Partie 2 // L’addiction

Convaincu de s’être échappé de la pression qu’il exerçait lui-même sur ses épaules, il s’était donc enfermé dans une cellule aux murs blancs et on avait jeté la clé. Les premières semaines passèrent rapidement. Aujourd’hui, ce sont les mois qui se transforment en années qui s’effritent devant ses yeux alors qu’il ne peut pas les voir. Il reste assis à regarder par sa fenêtre et il se demande se que ça lui ferait de se sortir de sa position. Il avait quitté un système pour un autre, aussi simplement que cela. Il s’était isolé de façon tellement subtile que même ses plus proches comparses n’avaient levé de sourcils. « Sont-ils complices de mon malheur? Non. »

N’allez pas croire qu’il ne se passait rien en prison, que le temps coulait telle une substance visqueuse sans que jamais sa surface ne soit troublée. Il s’était passé un nombre incalculable de péripétie dans ce cachot à partir du moment où il avait été enfermé jusqu’à aujourd’hui. Comme la fois où il s’était rendu compte qu’obtenir le succès de ses espoirs n’étaient point gage de bonheur. Comme la fois où il s’était fait arraché un objet de quiétude qu’il croyait acquis. Comme la foi où il avait réalisé qu’il valait plus que les moments d’abondance ou encore de famine.

L’isolement ne l’a donc pas imperméabilisé à la détresse ni à la joie, mais elle lui fit don de grands moments de silence. Une solitude telle qu’il n’en avait jamais vécu encore, malgré tous les artifices mentaux qu’il avait entretenus au fil de sa courte vie. Il n’avait pour ami que son reflet dans un miroir craqué, pour conversation que des lettres échangées dont l’encre avait bien effacé la majorité des émotions partagées et pour affection qu’une maigre couverture trouée, posée tristement sur ses épaules.

« Je ne suis pas capable d’abandonner. » Que se soit de s’abandonner à l’autre ou de simplement abandonner le combat contre les revers de la vie, il n’est pas capable de renoncer à un idéal. Si cette rigidité l’avait protégé, car il ne fut jamais capable de totalement se laisser aller au désespoir, elle l’avait aussi empêcher de pardonner ses inaptitudes. Mais, même lorsque le gouffre le plus profond s’étalait sous ses pieds ballants, il se refusait à s’accabler totalement sur son sort. Quelque chose en lui résistait, mais c’était un couteau à double-tranchant.

Il a donc commencé à se demander comment partager le secret de ses pensées, comment exprimer le fait que sa séquestration l’avait mené à l’abus et au manque. Il s’est mis à partager les textes cryptiques et décousus qu’il écrivait dans un cahier froissé, sous la lueur incertaine d’une seule chandelle posée sur sa table. Parfois, lui-même avait de la difficulté à en comprendre le sens, lorsqu’il les relisait une fois partagée. Ces écrits que personne ou presque ne prenait la peine de lire.

Lorsqu’on est pris en un endroit confortable mais opprimant, on doit se rendre à l’évidence de la contradiction de nos gestes et de nos choix. Parfois, c’est le manque d’outils donnés par ceux qui nous ont élevés qui fait que ces gestes et ces choix ont été faits. Par contre, et à partir même de la première nuit de son emprisonnement, il ne s’était pas caché du fait qu’il prenait généralement toujours la voie la plus facile d’accès pour arriver à ses fins. C’est-à-dire de prendre un plaisir simple et rapide, le consommer et presque automatiquement se détacher, durant un temps donné, de ses malheurs. Retrouver une candeur perdue depuis trop longtemps et reconnecter avec la partie bonasse et innocente de nous-même, ensevelie sous des tonnes d’années d’endoctrinement par les autres et par soi-même.

Non, la durée de la consommation n’était jamais la même. Ni de par sa nature, ni pour tout le monde. C’était parfois une substance comme l’alcool ou la nourriture, ou alors un bien comme des vêtements ou des objets électroniques, ou même une activité extravagante comme un voyage spontané ou s’investir le temps de l’extase dans un parcours scolaire universitaire. La naissance des consommations abusives prennent forme dans les consommations accessibles. Elles ne sont pas en soi toxiques, à première vue. Lorsqu’on développe un goût pour l’abus de celles-ci, c’est pour palier à un problème bien plus profond et il ne n’avait jamais nié. « Je suis lâche et j’aime ça. »

En étant conscient de sa propre faiblesse devant sa consommation, il regarde encore aujourd’hui les choses comme elles furent toujours : il n’était pas seulement victime de sa faiblesse, sa consommation abusive, mais aussi l’instigateur en chef de sa réitération. Il sait très bien que cette addiction ne s’est pas fait du jour au lendemain, spontanément, lorsqu’il s’était retrouvé derrière les barreaux. Il avait toujours eu tendance à abuser afin d’exploiter sa propre capacité à voir les choses, les gens, sa perception de lui-même différemment mais sans mettre un effort considérable. C’était une béquille agréable qui, malheureusement, avait des conséquences néfastes, mais il s’est toujours plu à se dire que qu’il était moins fort qu’elle de toute façon, que c’était juste comme ça. « Comme si ça ajoutait à l’individu ténébreux que j’essayais tellement d’être. »

Ce comportement compensatoire fut longtemps assez facile à contrôler. Il niait parfois le cœur même de celui-ci. Lorsqu’une personne s’approchait juste assez pour en apercevoir ne serait-ce qu’un millimètre, il détournait l’œil observateur en perpétrant blagues et moqueries, et en invalidant la maladie parce que c’était simplement une des facettes de leur culture, après tout. La culture de consommation sans lendemain. Et, puisque la consommation en général est normalisée, il devient alors banal d’en voir les conséquences. Elles deviennent routinières, se taillant une place dans le décors et on ne la remarque presque plus. Même si, dans certains secteurs, il doit bien l’admettre, l’addiction à la consommation rapide est discutée et qu’une aide est apportée à ceux qui veulent mettre les efforts de changer. « C’est juste que c’est tellement difficile de voir comment une personne est addicted quand elle est transparente. »

Il s’était alors simplement laissé porté par ses pensées mélo-dramatiques et durant six-cent-trente-deux jours, il s’était laissé convaincre que, même s’il se sentait à chaque fois encore plus pathétique, c’était meilleur de consommer. Que mettre les efforts ne le feraient jamais sentir aussi bien. Tranquillement, la fréquence des consommations avait tellement augmentée qu’il devait mentir à ceux qu’il aimait et à ceux qu’il respectait. Il avait dû abuser des autres pour abuser de lui-même. Il s’était perdu et la sensation de son corps, qui devenait de plus en plus malade, était devenue familière. C’était comme la fatalité de devoir respirer, c’était rendu indissociable de sa vie.

Il réfléchit même au fait que, lorsqu’il était intoxiqué, il avait l’impression d’être vraiment lui-même. Que les barrières le séparant de la liberté d’assumer sa personnalité face au mur de protestations de la collectivité s’étaient effritées. Et, malheureusement, c’est ce sentiment exact qui était l’objet de l’addiction. C’est le seul espace, maintenant, où il se sent en accords, émancipé. Et puisque c’était si accessible de consommer ainsi et que ça lui procurait un métabolisme émotionnel gratifiant, insidieusement, son identité s’est confondu avec son addiction. « C’est aujourd’hui que je saigne à blanc mes économies pour disparaître complètement, effacé du monde froid des vivants. »

L’addiction est comme un liquide, elle prend la forme de chaque contenant. Autrement dit, lorsqu’il avait l’esprit clair, il réfléchissait souvent à ce sujet et c’est là qu’il voyait à quel point ce n’est pas toujours évident de reconnaître ses comportements toxiques. Comme celui de consommer la beauté de choses inaccessibles, l’idéal, le rêve dont on nous bombarde sans cesse l’esprit dans la publicité et les médias sociaux. Et encore pire, lorsque les gens qui nous bombardent sont accessibles et nous parlent directement, qu’ils nous peignent un portrait parfait de leur vie en n’oubliant jamais d’ajouter qu’ils sont tellement comme nous, en réalité. Une fausse modestie qui traduit leur propre addiction à projeter une image bien contrôlée, visant la perfection. « Alors que même moi, je sais que c’est une quête aussi vaine qu’inachevable. »