Partie 1 – L’Homme…

Un papillon sortait des bois. Nuit noire. L’éphémère nocturne s’aventurait pour la première fois de toute sa vie (Quarante-huit minutes pour être précis), en dehors de la dense obscurité des branchages touffus. Waouh et qu’est ce que ça paraissait grand ! La forêt semblait coupée en deux ici, une immense rivière, aphone et à l’odeur âcre passait là. Le bois reprenait ensuite en face, et on pouvait y apercevoir de petites taches blanches qui voletaient… Mais oui d’autres étaient là-bas !!
Il fallait y aller ! Le petit papillon de nuit commença à battre des ailes aussi vite que possible, de toutes ses forces, oui ! Presque la moitié, allez il faut y arriver !
Cette rivière ne lui inspire pas confiance.Encore un effort, il étendait et repliait ses ailes de toute son envergure, frénétiquement, de toute sa puissance, frappant l’air avec vivacité, quelle jouissance !
Blanc.
Noir.

Nicolas regardait les petites formes blafardes apparaitre sur la scène de bitume, et disparaitre sous les projecteurs d’un pare-choc vorace.
« Papa, pourquoi il faut les tuer ? demanda-t-il quand un plus gros que les autres se faisait emboutir, sortant du cadre de l’écran pare-brise.
– Comment ? Ah, ce ne sont que des mites Nicolas, dors un peu on n’est pas encore arrivés. »
Il enfonça sa tête dans le siège, écoutait un peu la musique de la voiture qui criait en sourdine ‘ou aaaaïe aaaaaam’. Sa sœur à coté dormait fermement agrippée à son doudou, sa mère dormait aussi, à l’avant. Tous les adultes de la famille s’était beaucoup amusés ce soir-là, mais lui n’aimait pas ces soirées : aucun cousin de son âge, des parents qui font n’importe quoi et qui s’occupent même pas des enfants, un ennui total. En plus on rentrait toujours trop tard. Les petits fours étaient super bons par contre.

Alors qu’il ne regardait plus que négligemment les papillons par sa fenêtre, ceux qui avaient réussi à traverser la route filaient maintenant vers la forêt. Il se demandait pourquoi son papa était comme ça.
Toujours tendu, stricte, jamais de grandes émotions ni preuves d’affection, pas comme maman. Des fois c’est comme si il faisait plus attention aux meubles et à la maison, dont il était fier d’avoir construit tout seul, qu’à ses enfants…
C’est vrai quoi, il pourrait y faire plus attention à sa famille, ses enfants merde ! Toujours à remettre au lendemain un truc qu’il aurait voulu faire avec lui, même jouer au foot, tous les pères jouent au foot avec leur fils ! Et bah lui non. Sous prétexte qu’il ne veut pas se re-casser la cheville, pff, pas une seule fois il ne l’a vu plâtré en plus…
Toujours la même rengaine, ‘demain ! demain !’ et au final il ne se passe jamais rien, à part devoir faire gaffe aux meubles, au mieux on va faire une promenade, youpi.
Ah et ses musiques de vieux dans la voiture, faudrait qu’il se mette à la page un peu.

« Ton père il était comme toi à ton âge, il ne parlait pas beaucoup, en fait il nous disait rien du tout sur ses journées, une vrai tombe ahaha ! »
Nicolas était désormais comme absent du repas, pour un peu il loupait sa bouche de sa fourchette. Jamais il n’avait perçu son père comme ça, il était comme lui, vraiment ? Il reconsidérait aussi les repas de famille, on pouvait y apprendre beaucoup finalement. Quelques jours avant il avait aussi apprit que son père avait fait une grande école d’art. Mais comment avait-il pu finir cadre bien placé, coincé entre les bureaux, la paperasse et les rendez-vous, se contentant de petites possessions matérielles, devenant un maniaque obstiné ? Qu’est ce qui c’était passé ?
Pareil au même âge… Quinze ans, il venait de découvrir la littérature, 1984 avait eu l’effet d’un bombe dans ses pensées. Comment s’asservir à une société qui ne vous considère que comme un chiffre parmi tant d’autres, quand il y a surement plus grand ailleurs, plus beau, et que tous ensemble on peut changer la société ?! Non vraiment, il devait être arrivé quelque chose…

Il était temps. Temps de partir, de faire sa vie, sa propre vie. C’est marrant, enfant il n’avait jamais rêvé de devenir adulte, rêvé d’être plus grand, mais là ces derniers mois il en brulait d’envie.
Enfin maitre de son destin, peut importe de galérer, travailler durement, au contraire ça lui ferait les mains et le caractère. Il finirait ses études parce que c’est un bon de sureté dans ce monde, et que ses parents se sont donné du mal pour pouvoir lui offrir ce précieux sésame.
Mais bon dieu qu’il fallait qu’il parte, qu’il voit d’autres horizons, d’autres peuples, qu’il apprenne, qu’il voit, qu’il s’émerveille de ses propres yeux et non de part les livres qu’il avait trop lu, ou part la petite lucarne d’une télé qui le dégoutait.
Mais par-dessus tout il ne voulait pas ressembler à son père. Oh il ne voulait pas faire tout cela simplement pour contredire l’image du paternel, non ça lui plairait une vie de vagabond vivant de ce qu’il peut, vendant pourquoi pas des articles de presse à l’occasion. Mais ressembler à son père, ça non. S’enfermer soi et ses vieilles idées, ses envies, dans une prison de luxe et de confort, avec une femme et des enfants vieillissants, où les mêmes scènes figées se répètent jours après jours, où les seules changements consistent aux saisons et à la dose d’alcool ingurgitée avant d’aller se coucher… Tout ça non. Il fallait voyager, être libre. Vivre, en fin de compte.
Il avait déjà malgré son jeune âge été trop blessé par l’amour pour pouvoir croire à l’âme sœur, s’imaginer en couple stable et installé, rêvant d’avenir partagé, c’était impensable pour lui.
Il ne savait pas vraiment où il allait, mais tourna la clé de contact machinalement.
Le moteur vrombit, il était tard. Oui il ne savait pas où il allait, mais il irait là où le hasard le mène, il ferait sa vie comme ça et compterait les points plus tard. Il lança un cd compil’ de Supertramp, les premières notes de logical song envahirent l’espace.
« Ce qui est sur, c’est que je ne finirai pas comme mon père. » L’idée le fit sourire.

Oui l’idée le faisait sourire. Lui qui pendant des années avait voyagé à droite à gauche, le voilà les clés d’un appart’ dans les mains, et il en était heureux. Vraiment, ironique.
Pour la première fois dans sa vie tout lui paraissait ordonné, bien rangé, tout à sa place. On ne pouvait pas vivre d’eternels voyages après tout… Oui, pour la première fois depuis longtemps, aucun souci à se faire, son boulot dans le petit journal local lui était assuré (et bien payé), il vivait honnêtement en pouvant parler librement, et mieux que tout : il s’installait maintenant avec une femme superbe. Ahaha, c’est le moins qu’on puisse dire, une vraie petite idylle… Même ses petits défauts devenaient des qualités dont il ne pouvait se passer au quotidien.
Elle aimait bien les chats. Il en prendrait un pour son anniversaire, ça lui ferait plaisir. Quoique, en appartement il serait un peu à l’étroit… Une maison, en campagne, ils y seraient bien. Il prendrait du plaisir à faire lui-même les chambres où… rêveraient doucement leurs enfants… Oh non il allait trop vite, on est trop souvent déçu par ses rêves.
« Tiens et si on allait au ciné ce soir ? » Il avait déjà préparé sa petite phrase face à la porte, il cherchait la bonne clé pour ouvrir.

La porte claqua. Il tentait de rester digne, mais seul dans l’obscurité d’une rue vide, il ne pu que s’assoir contre un lampadaire, et pleurer. Il pleurait sa vie qui partait en morceaux. Il pleurait sa femme, qui ne voulait plus de lui… Le divorce et tous ces biens, matériels ou non, qu’il perdait, tout ce qu’il avait accumulé, envolé…  Plus rien ne restait, tout partait, même ce qui allait lui rester ne serait plus pareil.
Ces objets, cet argent, cette maison vide, ils étaient faits pour être utilisés à deux, en famille même. Elle ne voulait plus de lui… Et toutes ces années s’envolaient dans le néant, dans un néant de la mémoire, dans un vide de l’humanité, dans les méandres du chiffre des divorces de notre société, dans l’infiniment grand d’un espace hautain, d’un cosmos indifférent.
Plus rien ne voulait de lui, pas même les Hommes où il pensait avoir trouvé le réconfort face à une nature hostile, une nature qui ne peut comprendre la complexité des truchements cognitifs. D’ailleurs elle le lui avait bien rendu, jamais pu avoir d’enfant malgré le désir ardent qui unissait son couple. Unissait… Quelle importance maintenant ? Qu’est ce qui garde de l’importance maintenant ? Même son foutu boulot, il commençait à s’y faire vieux et des jeunes aux dents longues rodaient autour de lui. On jugeait sa ligne éditoriale trop vieillotte, dépassée.
Demain il irait ou bureau, enverrait tout par la fenêtre et claquerait la porte comme on venait de lui faire. On ne veut plus de lui ? Très bien il n’a plus besoin de vous, des Hommes, de tout.

« La même chose Gégé.
– On va fermer, il est tard. Rentre plutôt chez toi Nico. »
En titubant un peu, il sortait. La scène se répétait tous les soirs. Il faisait chaud il faisait bon, dans ce bar. Comme l’alcool qu’on y boit !
« Un pilier de bar rentre chez soi ! » L’idée le fit exploser de rire, tout seul. Il avait même plus de chez soi. Boire au compte gouttes la somme qui lui restait sur son compte. Curieux phénomène que l’érosion !
Le voila qui squattait à deux rues du bar un immeuble abandonné. Le bar était sa vrai maison, ça lui avait jamais posé de problème de dormir n’importe comment n’importe où, ça lui rappelait sa jeunesse et ses road trips d’aventurier ! Le hasard est souvent joueur. Il avait même rencontré un vieil ami, un ami d’enfance à ce même comptoir !
Des soirs il se contentait de noyer sa peine, son désespoir, ses désillusions sur le monde dans un verre de sky’, d’autres il balançait des blagues grivoises et des anecdotes pas toujours vraies à des camarades de boisson tout aussi abimés par la vie et bon public que lui.
Ses pensées n’étaient qu’un fleuve trouble, dont on ne voyait le fond et où l’alcool faisait des remous incessants.
Deux lumières jaunes dansaient en face de lui. Elles se rapprochaient. Assez vite même. Il ferma les yeux quand la lumière se fit un énorme éclat éblouissant, et les rouvrit aux bruits de klaxons rageurs. Cette fois-ci il avait bien failli y passer. Depuis quelques mois il s’amusait à ce jeu, mais c’était la première fois qu’il avait le courage de rester aussi longtemps. Voir ces lumières s’approcher rapidement, et, menaçantes, fondre sur soi pour sauter sur le trottoir au dernier moment, quel coup au cœur génial !
A une époque, il avait essayé d’écrire un livre, une seule phrase lui était restée de cette expérience amère « Dans la plupart des histoires, on fait mourir le personnage car on ne sait plus quoi en faire. »
Il avait sûrement trop bu ce soir encore…
Une couverture miteuse, du bloc de béton gris partout où il posait les yeux, voilà son chez lui. Demain il irait retrouver ses amis au bar, et ça sera bien.
Il aurait peut être encore plus de courage demain qui sait… Des mois qu’il se répétait ça. L’ironie d’une vie de rien, car il n’était rien, et que lui seul savait qu’au final personne n’était plus que lui.
Tout ça, cette confusion, le poussait à sourire en s’endormant.

Image