Au sujet du NEOLIBERALISME, texte de Pierre BOURDIEU.
A la manière du discours psychiâtrique dans l’asile, selon Erving GOFFMAN, c’est un « discours fort », qui n’est si fort et si difficile à combattre que parce qu’ila pour lui toutes les forces d’un monde de rapports de force qu’il contribue à faire tel qu’il est, notamment en orientant les choix économiques de ceux qui dominent les rapports économiques et en ajoutant ainsi sa force propre, proprement symbolique, à ces rapports de force. Au nom de ce programme « scientifique » de connaissance converti en programme politique d’action, s’accomplit un immense travail politique (dénié ,puisqu’en apparence purement négatif) qui vise à créer les conditions de réalisation et de fonctionnement de la « théorie »; un programme de destruction méthodique des collectifs (l’économie néo-classique ne voulant connaître que des INDIVIDUS, qu’il s’agisse d’entreprises ,de syndicats ou de familles). Le mouvement, rendu possible par la politique de déréglementation financière, vers l’utopie néo-libérale d’un marché PUR et PARFAIT, s’accomplit à travers l’action transformatrice et ,il faut bien le dire, DESTRUCTRICE, de toutes les mesures politiques visant à mettre en question toutes les structures collectives capables de faire obstacle à la logique du marché pur: NATION, dont la marge de manoeuvre ne cesse de décroître; GROUPES DE TRAVAIL, avec par exemple l’individualisation des salaires et des carrières en fonction des compétences individuelles et l’atomisation des travailleurs qui en résulte; COLLECTIFS DE DEFENSE des droits des travailleurs, syndicats, associations, coopératives; FAMILLE même, qui, à travers la constitution de marchés par classes d’âge perd une part de son contrôle sur la consommation. Tirant sa force sociale de la force politico-économique de ceux dont il exprime les intérêts, actionnaires, opérateurs financiers, industriels, hommes politiques conservateurs ou socio-démocrates convertis aux démissions rassurantes du « laisser-faire », hauts fonctionnaires des finances, d’autant plus acharnés à imposer une politique prônant leur propre dépérissement que, à la différence des cadres des grandes entreprises,ils ne courent aucun risque d’en payer éventuellement les conséquences, le programme néo-libéral tend globalement à favoriser la coupure entre l’économie et les réalités sociales, et à construire ainsi , dans la réalité, un système économique conforme à la description théorique, c’est à dire une sorte de machine logique, qui se présente comme une chaîne de contraintes entraînant les agents économiques.
Pierre BOURDIEU; in « Contre -feux  » , éditions Raison d’Agir, 119 pages, 1998.

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