Nouvelle en trois partie (2ème partie).

 

Fin d’après-midi. Deux longues séances de larmes. Quasi-coma éthylique.

 Adela lève la tête.

-   Gardien ?

-   Oui, Madame.

-   Combien d’autres prisonniers y-a-t-il exactement ?

-   Vingt-deux.

-   Puis-je les rencontrer ?

-   C’est impossible.

-   Que dois-je faire alors pour ne pas devenir folle ?

-   Apprenez à lire et ainsi vous pourrez avoir accès à des ouvrages sans recours au réseau. Je vous donnerai un écran adapté pour visualiser les écrits. Etudiez le chinois aussi, une langue très intéressante. Cela vous prendra énormément de temps, c’est ce qu’il vous faut. Je vais vous envoyer un instructeur.

-   J’ai le cerveau en compote, je ne sais pas si je serai capable d’apprendre.

-   Buvez un peu moins de rhum et cela deviendra facile. Préférez-vous vous initier à un instrument de musique ?

Une lueur passe dans les yeux hagards de la malheureuse.

-   Apportez-moi un djembé.

Adela a déjà essayé de crier, chanter, battre les murs. Aucun son ne veut traverser les parois du cube. Inversement, elle n’a jamais entendu de bruit venant de l’extérieur. Ce matin-là, elle frappe le djembé de toutes ses forces, dans l’espoir qu’un peu de vie franchisse la cloison. Trois coups, un arrêt, deux coups, un arrêt, un coup, un arrêt. Mais le son mâle de la percussion se perd sous le plafond immense.

Le lendemain à la même heure, Adela perçoit une pulsation. Elle ordonne au gardien de couper la musique de fond de la cellule. Du silence émerge une vibration légère mais nette. Trois coups, un arrêt, deux coups, un arrêt, un coup, un arrêt. On lui répond ! Elle n’est pas seule ! La prisonnière saisit son djembé pour échanger quelques vibrations avec son voisin de cellule. Famélique et pitoyable conversation. Elle redécouvre le sentiment de joie. Au bout de deux heures, la source est tarie. Adela ne maîtrise aucun code de communication, ni son interlocuteur.

Au fil des semaines, un langage à base de battements espacés se met en place. Les deux humains se demandent rituellement si tout va bien, s’ils ont bien mangé et bien dormi. Les tentatives pour mener des entretiens plus approfondis se sont soldées par des échecs amers.

Rage. Couteau. Lui faire la peau, à ce djembé.

 

 

En trois mois, Adela a appris à lire. Fausse renaissance. Elle a presque arrêté de boire. Quel doux sentiment que celui d’avoir à nouveau accès à la culture ! La bibliothèque de la prison semble illimitée. Adela se plonge dans les œuvres complètes d’Emile Zola et Todorova Tsvetelina. Ces auteurs ne possèdent aucun point commun à part l’épaisseur et le génie de leur production. Elle passe également plusieurs semaines à écouter l’intégralité des pièces prolifiques et bruyantes de Kenichi Kabutogi. Cet auteur-interprète, du mouvement ethnosique des années cinquante, compose à partir d’instruments reproduisant les cris des animaux préhistoriques.

 

 

Cela fait déjà deux ans que l’ancienne mère de famille est enfermée. Pas d’écho du nouveau chef, ni de l’hypothétique libération. Elle sombre peu à peu dans une torpeur débilitante, due au manque total d’activités diversifiées et de sollicitations extérieures. Les longues discussions insipides avec le gardien, entrecoupées de conversations-djembé, lui donnent l’illusion d’une vie sociale. Peu à peu Adela s’affaiblit. 

-   Gardien ?

-   Oui, Madame.

-   Vous et la prison fonctionnez avec l’énergie solaire ?

– Non, à l’hydrogène. Stockée dans le satellite de Tellus. Souvenez-vous que nous sommes sous la mer. Aucune lumière naturelle ne peut filtrer jusqu’ici.

Adela se tort les doigts.

– Mon Dieu ! Et vos réserves sont limitées ?

– Oui.

– Combien de temps vous reste-t-il ?

– 1 243 021 heures, soit presque 142 ans.

 

 

Au bout de cinq ans de détention, Adela a perdu toute vitalité et appétit pour la vie. Sa conscience s’effiloche sous le poids des habitudes. Un bon déjeuner. Dix tours de cube en trainant les pieds. Une toilette en pièces détachées. Un holo asiatique. Un repas trop riche. Un café en discutant avec le gardien automatique. Une sieste. De la lecture. Une discussion-djembé avec le voisin. Un repas du soir adéquat. Un petit joint pour s’endormir. Figer les larmes en perles de verre. Parfois l’amour avec le robot approprié. Le confort devient camisole. Quand la prisonnière repense à ses deux enfants, elle erre dans la brume. Des morceaux de coton se déchirent sur des visages poupons qui ne sont plus familiers.

-   Gardien ?

-   Oui, Madame.

-   Que mettez-vous dans les plats ?

-   De la viande, des légumes, des produits laitiers, tous venant de champs écologiques de première qualité.

-   Je veux dire, que mettez-vous en plus ?

-   Çela dépend des recettes. Du sel, du sucre, des épices, du lait de coco…

-   Non, je veux dire… Est-ce que vous rajoutez des produits chimiques ?

-   Chimiques ?

-   Oui, des médicaments par exemple.

-   Les plats sont mélangés à de faibles quantités de tranquillisants, afin que la détention vous paraisse plus supportable.

-   Merci Gardien. C’est ce que je pensais. Triplez les doses.

-   Je n’y suis pas autorisé.

-   S’il vous plaît.

-   Je ne le peux pas.

-   Alors amenez-moi de la néoroïne.

-   Les drogues illicites le sont aussi dans cette prison. 

Adela s’effondre sur sa chaise à forme inerte. Elle ordonne au siège de se morpher en lit. Réflexe inutile. L’objet reste sourd aux instructions cérébrales sans cellule. Elle ne peut pas continuer ainsi. Il faut mourir ou sortir d’ici.

 

 

Un soir au cours de la septième année, Adela dit adieu par djembé à son voisin de cellule. Elle a prévu de s’ouvrir les veines avec une paire de ciseaux. Mais à peine le sang a-t-il commencé à couler qu’un robot chirurgien vient la secourir et panser ses poignets. La jeune femme essaie de se pendre sans succès. Le plafond demeure inaccessible. Quelques jours après, elle avale plusieurs litres d’eau en une heure. Lorsque la dose dangereuse est atteinte, de nouveau, un robot gardien vient la neutraliser. Le cube est sous surveillance permanente. Etre privé de mort. Châtiment ultime.

 

(A suivre…)