Assis dans la confortable salle d’attente, le vieillard attendait son tour. Il passait le temps en comptant nerveusement les lames du parquet assombries par les années. L’endroit était toujours remarquablement propre et il l’appréciait aussi pour cela. Il préférait venir consulter son psychiatre le matin, et toujours en étant le deuxième patient de la journée. Il estimait qu’au premier rendez-vous, l’esprit du praticien n’était pas encore suffisamment affuté pour bien écouter et analyser ses propos.
Ce matin-là, il essaya de se rappeler le premier entretien qu’il avait eu avec « son psy », comme il aimait à l’appeler. Son très grand âge n’avait pas rendu sa mémoire défaillante, mais il ne parvenait toutefois pas à se souvenir de quand datait cette fameuse première fois. Il savait qu’il lui avait fallu du courage pour venir consulter, pour admettre qu’il avait un petit quelque chose au fond de l’inconscient qui ne fonctionnait pas comme il fallait. Mais depuis quand venait-il tous les mardis matins pour livrer ses peurs, ses frustrations et ses espoirs ?
Dieu devait l’admettre, il ne s’en souvenait plus.

Au bout du petit couloir, la porte du cabinet s’ouvrit. Il était précisément dix heures quinze. Dieu appréciait la ponctualité de son psychiatre autant que ses talents de thérapeute.
Cette porte n’était utilisée que pour entrer. La sortie se faisait en toute discrétion par une autre ouverture derrière le bureau du praticien ; les patients ne se croisaient donc jamais. Cette organisation convenait parfaitement à Dieu qui souhaitait bien entendu rester discret.
Dans l’encadrement de la porte, il aperçut la silhouette bienveillante du thérapeute qui lui souriait pour l’inviter à entrer. Dieu se redressa rapidement et franchit le couloir en quelques enjambées seulement, ce qui traduisait un esprit tourmenté, nota mentalement le praticien. Son costume sombre allait parfaitement avec l’ambiance de son cabinet : un mélange de sobriété réconfortante et de luxe discret.

A peine une minute plus tard, Dieu était installé dans un fauteuil en face de son psy. La séance commençait toujours sur la même question : comment s’est passée votre semaine ?
Elle s’était mal passée. Encore.
— Cette fois c’est décidé, je les abandonne à leur sort. Quoi que je fasse, ils s’arrangent toujours pour pervertir ce que je leur ai donné, fulmina le Créateur.
— Nous en avons déjà parlé. Vous savez qu’ils ont besoin de vous. Ils vous déçoivent parfois, je le comprends. Mais ils ne sont pas parfaits. Vous aviez réussi à l’admettre, n’est-ce pas ?
Le ton du psychiatre était neutre, professionnel et efficace.
— Pas parfait ? Soit. Mais là il n’est même plus question de perfection ou de défaut. C’est à croire qu’ils font tout leur possible pour mal tourner !
— Vous aviez aussi admis que vous étiez parfois dur avec eux. Ils sont vos enfants, vous les avez créés mais vous devez les laisser faire leurs propres erreurs.
Le thérapeute ponctua sa remarque d’un sourire discret.
Dieu poussa un long soupir. Il passa une main dans sa barbe blanche parfaitement taillée avant de reprendre, plus las que jamais :
— Ils me fatiguent. Voilà des siècles que j’attends qu’ils grandissent un peu. Je ne sais plus quoi faire.
— Ne vous laissez pas abattre. Ils ont quand même fait de belles choses non ?
— Ah vous trouvez ? Peu importe ce qu’une poignée d’entre eux fait de bon, les autres s’évertuent à le pervertir. Même leurs « grandes inventions », tenez, la télévision par exemple. Superbe idée !
Dieu s’avança sur le bord du fauteuil, sa colère revenait. Il poursuivit :
— Elle était supposée apporter la culture dans tous les foyers. Le résultat est qu’ils passent des heures à se vider la cervelle en regardant dix d’entre eux coincés sur une île déserte à manger des racines. C’est comme leur truc là, Internet ! Belle idée ça aussi. Ils peuvent partager tout leur savoir d’un bout à l’autre de ma Création. Et ils en font quoi ? Une usine à pornographie !
— Mais il y a aussi des choses positives. Prenez l’art par exemple.
— Ah je vous en prie, ne me remettez pas l’art sous le nez à chaque fois que je m’emporte ! Oui c’est une belle réussite, mais ça n’empêche qu’ils laissent certains d’entre eux dormir dans la rue et mourir de faim devant leurs galeries d’art justement !
— Allons, allons ; votre colère vous aveugle et vous mélangez tout. Ce n’est pas l’art qui empêche le partage des ressources. Vous le savez bien.
— Je sais, je sais, soupira le vieillard. Mais malgré tous mes efforts, eux ne le voient pas. Ou plutôt, ils choisissent de l’ignorer, ce qui est encore pire…
Dieu leva les yeux au plafond en soupirant à nouveau. Il s’enfonça dans le fauteuil en baissant les épaules.
— Satanée notion de richesse. Je n’aurais jamais du les laisser prendre cette voie, souffla t-il en regardant le sol.
Le thérapeute laissa le silence s’installer quelques secondes. Il ôta ses lunettes, posa son carnet de notes sur ses genoux, plongea le regard dans celui de son patient, puis expliqua :
— Tous leurs problèmes ne viennent pas de là. Ils sont un peu insouciants, mais ils ont tout de même un bon fond. Vous prenez les choses trop à cœur. Vous leur avez accordé votre confiance, c’est normal qu’ils vous déçoivent parfois. Vous avez peur pour eux, parce que vous les aimez. Et ceci malgré leurs défauts. En grandissant ils vous font grandir également. Avec un peu de temps vous allez accepter qu’ils se trompent. Vous avez déjà fait des progrès dans ce sens. Rappelez-vous votre réaction après la seconde guerre du monde, vous vouliez tout arrêter.
— Ils se sont massacrés par millions ! Je leur donne la Vie et la capacité de la recréer et voilà ce qu’ils en font !
— Mais vous avez pardonné leurs actes, interrompit le psychiatre sur un ton encourageant.
— Hmm, bougonna Dieu dans sa barbe.
— Vous leur avez construit le plus merveilleux des foyers, vous leur avez transmis de belles valeurs…
— Et ils sont en train de tuer la planète, en continuant de se massacrer les uns et les autres, coupa le Créateur.
— Mais ils se rendent compte de leurs erreurs. Regardez, ils commencent à prendre conscience qu’il faut respecter leur Terre. Ils multiplient les initiatives écologiques, c’est un bon signe, n’est-ce pas ?
Dieu hocha la tête en silence et releva le menton vers son psy.
— Vous avez sans doute raison.
Le thérapeute sourit largement à son patient et répondit :
— Continuez de leur faire confiance, les choses vont s’arranger.
La séance continua sur cette notion de confiance, et Dieu finit par admettre qu’il avait pris la bonne décision en laissant les Hommes suivre leur propre chemin. En sortant, il se demanda tout de même d’où leur venaient toutes ces idées si néfastes, et comment ils trouvaient toujours le moyen de s’engouffrer dans les failles du monde qu’il avait créé.

Une vingtaine de minutes plus tard, le psychiatre termina de transférer ses notes sur un vieux carnet à reliures de cuir qu’il gardait tout le temps sur lui.
Au regard de cet entretien, il savait maintenant vers où il devait concentrer ses forces pour obtenir des résultats rapidement : une ou deux catastrophes écologiques devraient mettre un peu de piquant dans les semaines à venir.
Souriant à pleines dents, Belzebuth empocha son précieux carnet puis quitta son cabinet d’un pas léger.
— Une catastrophe écologique… Souffla t-il pour lui-même. Pourquoi pas un tremblement de terre ? Ou mieux ! Un tremblement de terre qui déclenche un tsunami, qui déclenche une catastrophe nucléaire… Ah oui, pas mal du tout ça…