Si Graham Joyce compte parmi mes auteurs préférés, c’est en grande partie grâce à sa capacité à manier le fantastique à la perfection. Ce doute qu’il sème dans ses histoires, avec subtilité et même élégance, fait qu’on peut aisément choisir de les lire comme de la littérature blanche. Mais, qu’on préfère l’explication rationnelle ou surnaturelle, le doute subsiste et c’est la qualité majeure d’un grand texte fantastique.
Cette ambiance trouble ne serait pourtant pas grand-chose, sans l’humanisme qui habite les écrits de cet auteur, cette façon qu’il a de nous faire réfléchir sur nous-mêmes et le monde, à travers le regard de personnages aux failles nombreuses, mais qui semblent très réels.
La première des nouvelles dont je vais vous parler est du fantastique pur jus, mais la seconde s’apparente plus à de la science-fiction « légère » et, curieusement, c’est elle qui a gagné ma préférence. Peut-être bien car l’ambiance est résolument typique de celles que Joyce crée dans ses textes fantastiques. Quoi qu’il en soit, ce sont deux bons textes, (le second est même excellent,) et le style de Joyce vaut à lui seul la lecture.

La plage du Xenos.

En version numérique chez Bragelonne, parution papier dans la revue Fantasy 2006, également chez Bragelonne.

Dans La plage du Xenos, le narrateur, qui est parti en Grèce pour noyer son chagrin d‘amour, arrive à une certaine saturation. Il a besoin de s’isoler et un vieux guide touristique ramassé par hasard va l’y aider. Quant à savoir si cela est vraiment pour son bien, c’est une autre paire de manches…
La plage du Xenos est un récit très introspectif, comme tout texte fantastique qui se respecte, psychologique, certes, mais plus axé sur l’ambiance que sur l’histoire. Les états d’âme du personnage n’envahissent pas le récit, mais on pourrait néanmoins penser qu’il se passe bien peu de choses, au final, dans cette nouvelle. Joyce a su tisser un fantastique diffus, entremêlé de mythologie et de religion. C’est agréable à lire et vraiment bien écrit, mais je n’en garderai pas un souvenir impérissable. Le tout manquait de profondeur, ou peut-être était-elle trop subtile, me laissant passer à côté.
Le fantastique est en général un genre qui se prête bien au format de la nouvelle (Joyce respecte d’ailleurs ce dernier si scrupuleusement que c’en est admirable,) car la dualité entre réel et surnaturel est difficile à maintenir dans un texte long. C’est ce qui fait que parfois certains auteurs qui écrivent de merveilleuses nouvelles fantastiques (surtout des nouvelles à chute d’ailleurs) produisent par contre des romans assez médiocres. Joyce, lui, montre toute l’étendue de son talent dans les récits longs, ce qui est aussi rare que précieux. Si vous avez lu cette nouvelle et qu’elle ne vous a pas convaincus, n’hésitez pas à lui redonner sa chance avec un roman.


Éclipse partielle.

En version numérique chez Bragelonne. Je n’ai pas connaissance d’une quelconque version papier.

Dans Éclipse partielle, le narrateur nous conte comment, en perdant les extra-terrestres, qui évoluaient parmi eux sans qu’ils en aient conscience, les humains ont perdu quelque chose d’essentiel à leur bien-être, mais aussi à leur évolution. En effet, c’est de cette capacité que dépendait toute leur inventivité.
C’est un très beau texte. Il m’a sans doute particulièrement touchée parce qu’il rejoint une réflexion qui hante l’un de mes travaux du moment, mais il peut créer un écho dans l’âme de chacun d’entre nous car il parle d’une faculté que nous avons tous. Même si nous l’ignorons, si nous la dénigrons, que serions-nous sans notre créativité ?
On compare souvent l’imagination, surtout si elle est débordante, à de la folie. Le fait même de penser, quand on considère que les autres animaux en sont incapables, est apparu à certains comme une déviance, une anomalie. Mais d’où provient-elle vraiment ? Qu’est-ce qui déclenche notre créativité, comment naissent les idées ? Ce texte explore des pistes et laisse plusieurs voies ouvertes pour nous, lecteurs.
C’est intéressant et c’est même émouvant parfois. Une scène m’a particulièrement affectée. Je ne vous la décrirai pas, afin de ne pas gâcher votre lecture, mais j’ai trouvé l’attitude de ce père vis-à-vis de sa fille, réellement touchante.
Malgré cette acceptation de la transcendance, la trame de ce récit reste très proche du réel. C’est Joyce après tout… Mais, curieusement, je me serais attendue à quelque chose de plus en demi-teinte venant de lui. Éclipse partielle est néanmoins une excellente nouvelle qui me donne vraiment envie d’enchaîner avec un autre texte de Joyce.

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