Il m’arrive de remercier les listes de lecture obligatoires « généreusement » soumises par l’université. Soyons honnêtes, une orgie de mots, de pensées, d’études, de théories… Heureusement, j’ai l’estomac relativement solide et une forte tendance à ne retenir que ce qui m’intéresse. Question de survie, je suppose, ou imperfection momentanée?

Dernièrement, c’est à Rousseau que j’ai eu affaire, dans son discours sur l’origine et les fondations de l’inégalité parmi les hommes. En résumé? Toute forme d’inégalité serait issue de la création de la notion puis du droit de propriété. A priori simpliste, mais la lecture vaut le détour.

Cela fait plus de 200 ans que ce livre a été écrit et pensé, mais je lui trouve une actualité déconcertante. En fait, c’en est presque assez affligeant pour que durant quelques instants de lucidité, je sois résolue à souscrire à l’idée selon laquelle l’histoire humaine n’est qu’un éternel recommencement. Je crois que nous devons cette brillante analyse à celui qu’on nomme le Père de l’Histoire: Hérodote. Non que j’aime beaucoup la Grèce antique, mais il m’est ainsi plus facile de me dire que si l’Humain est capable de se condamner à un éternel purgatoire, il peut tout aussi biens s’en libérer!

Alors, les mots… dangereux? Subversifs? Oui, car on peut leur faire dire à peu près tout ce qu’on veut. Certains s’y soumettent, d’autres les utilisent mais… il en est qui les maîtrisent. Le Verbe possède un pouvoir détenu par les mots eux-mêmes, celui qui les énonce et celui qui les reçoit.

De cette alchimie peut naître un éveil, une prise de conscience et une notion des Histoires rendant compte non plus de la voix des vainqueurs mais de chacune de celles qui vécurent. Tout au moins, je ne pense pas inutile de réfléchir déjà sur notre propre manière d’utiliser le temps qui nous est imparti pour vivre.

La lecture que je vous propose, aujourd’hui, est celle de ce Rousseau. Et oublions-le, même, pour ne considérer que ses mots, et ce faisant, commettons quelques hérésies littéraires pour simplement s’arroger le droit de penser, pour une fois, sans filets. Je vais donc picorer quelques phrases et délaisser les autres: en bref, choisir…

Vous lirez ces mots selon votre propre grille de lecture. En ce qui me concerne, j’y ai vu les méthodes du présent racontées par un homme du passé.

En un sens, l’Humanité eut de nombreux visionnaires, quoi qu’elle en fît, quoi qu’on en fît. Mais il semble que même une fois sa condition exposée, elle ne veuille en sortir.

Pourquoi?

013

 » Être et paraître devinrent deux choses tout à fait différentes, et de cette distinction sortirent le faste imposant, la ruse trompeuse et tous les vices qui en sont le cortège ».

 » Ignorez-vous qu’une multitude de vos frères périt, ou souffre du besoin de ce que vous avez de trop (…)? Le riche, pressé par la nécessité, conçut enfin le projet le plus réfléchi qui soit jamais entré dans l’esprit humain ; ce fut d’employer en sa faveur les forces mêmes de ceux qui l’attaquaient, de faire ses défenseurs de ses adversaires, de leur inspirer d’autres maximes, et de leur donner d’autres institutions qui lui fussent aussi favorables que le droit naturel lui était contraire ».

«  Tous coururent au-devant de leurs fers croyant assurer leur liberté ; car avec assez de raison pour sentir les avantages d’un établissement politique, ils n’avaient pas assez d’expérience pour en prévoir les dangers ; les plus capables de pressentir les abus étaient précisément ceux qui comptaient d’en profiter, et les sages mêmes virent qu’il fallait se résoudre à sacrifier une partie de leur liberté à la conservation de l’autre, comme un blessé se fait couper le bras pour sauver le reste du corps. Telle fut, ou dut être, l’origine de la société et des lois, qui donnèrent de nouvelles entraves au faible et de nouvelles forces au riche, détruisirent sans retour la liberté naturelle, fixèrent pour jamais la loi de la propriété et de l’inégalité, d’une adroite usurpation firent un droit irrévocable, et pour le profit de quelques ambitieux assujettirent désormais tout le genre humain au travail, à la servitude et à la misère ».

 » Que les pauvres n’ayant rien à perdre que leur liberté, c’eût été une grande folie à eux de s’ôter volontairement le seul bien qui leur restait pour ne rien gagner en échange ; qu’au contraire les riches étant, pour ainsi dire, sensibles dans toutes les parties de leurs biens, il était beaucoup plus aisé de leur faire du mal, qu’ils avaient par conséquent plus de précautions à prendre pour s’en garantir et qu’enfin il est raisonnable de croire qu’une chose (la loi) a été inventée par ceux à qui elle est utile plutôt que par ceux à qui elle fait du tort ».

 » Le peuple, qui paye toutes les fautes des chefs, devrait avoir le droit de renoncer à la dépendance ».

 » Les brigues s’introduisirent, les factions se formèrent, les partis s’aigrirent, les guerres civiles s’allumèrent, enfin le sang des citoyens fut sacrifié au prétendu bonheur de l’État (…). L’ambition des principaux profita de ces circonstances pour perpétuer leurs charges dans leurs familles : le peuple déjà accoutumé à la dépendance, au repos et aux commodités de la vie, et déjà hors d’état de briser ses fers, consentit à laisser augmenter sa servitude pour affermir sa tranquillité et c’est ainsi que les chefs devenus héréditaires s’accoutumèrent à regarder leur magistrature comme un bien de famille, à se regarder eux-mêmes comme les propriétaires de l’État dont ils n’étaient d’abord que les officiers, à appeler leurs concitoyens leurs esclaves, à les compter comme du bétail au nombre des choses qui leur appartenaient et à s’appeler eux-mêmes égaux aux dieux et rois des rois « .

 » Les vices qui rendent nécessaires les institutions sociales sont es mêmes qui en rendent l’abus inévitable ».

 » Les citoyens ne se laissent opprimer qu’autant qu’entraînés par une aveugle ambition et regardant plus au-dessous qu’au-dessus d’eux, la domination leur devient plus chère que l’indépendance, et qu’ils consentent à porter des fers pour en pouvoir donner à leur tour. Il est très difficile de réduire à l’obéissance celui qui ne cherche point à commander et le politique le plus adroit ne viendrait pas à bout d’assujettir des hommes qui ne voudraient qu’être libres ; mais l’inégalité s’étend sans peine parmi des âmes ambitieuses et lâches, toujours prêtes à courir les risques de la fortune et à dominer ou servir presque indifféremment selon qu’elle leur devient favorable ou contraire ».

«  On verrait la multitude opprimée au-dedans par une suite des précautions mêmes qu’elle avait prises contre ce qui la menaçait au-dehors. On verrait l’oppression s’accroître continuellement sans que les opprimés pussent jamais savoir quel terme elle aurait, ni quels moyens légitimes il leur resterait pour l’arrêter. On verrait les droits des citoyens et les libertés nationales s’éteindre peu à peu, et les réclamations des faibles traitées de murmures séditieux ».

«  On verrait fomenter par les chefs tout ce qui peut affaiblir des hommes rassemblés en les désunissant ; tout ce qui peut donner à la société un air de concorde apparente et y semer un germe de division réelle ; tout ce qui peut inspirer aux différents ordres une défiance et une haine mutuelle par l’opposition de leurs droits et de leurs intérêts, et fortifier par conséquent le pouvoir qui les contient tous.

C’est du sein de ce désordre et de ces révolutions que le despotisme (…) parviendrait enfin à fouler aux pieds les lois et le peuple (…) ».

 » L’homme sociable ne vit que dans l’opinion des autres, et c’est pour ainsi dire de leur seul jugement qu’il tire de sentiment de sa propre existence (…). Il demande toujours aux autres ce qu’il est et n’ose jamais s’interroger lui-même là-dessus ».

 » Ce qu’il y de plus dangereux encore, c’est que les calamités publiques sont l’attente et l’espoir d’une multitude de particuliers ».

«  Si l’on me répond que la société est tellement constituée que chaque homme gagne à servir les autres, je répliquerai que cela serait fort bien s’il ne gagnait encore plus à leur nuire. Il n’y a point de profit si légitime qui ne soit surpassé par celui qu’on peut faire illégitimement et le tort fait au prochain est toujours plus lucratif que les services. Il ne s’agit donc plus que de trouver les moyens de s’assurer l’impunité, et c’est à quoi les puissants emploient toutes leurs forces, et les faibles toutes leurs ruses ».

Je vous épargne le reste, et espère que suite à cette petite lecture, vous aurez des questions. Là réside le premier danger des mots.

Un miroir reflète ce qu’on y projette, il ne vous dira jamais plus que ce que vous croyez y voir (ou qu’on vous fait croire). Sa force n’est pas tant dans sa nature propre mais dans l’image que les autres se font de son/ses reflet(s)… Une simple question peut le briser, et vous verrez alors une réalité différente, et surtout plurielle. N’oubliez pas qu’un miroir reflète ce qui se trouve derrière vous et dissimule ce qui se trouve derrière lui.

I.

Source des citations: Rousseau, Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes, 1755.

Images: Luis Royo

Dédicace à Onihan, en souvenir de ces instants avant l’aurore, à une époque qui n’exista jamais, dans un pays perdu et aux pieds d’une montagne où chantait une rivière. Parce que ce qui existe est une chose bien malaisée à prouver.