d'un cahier intime

photo © Françoise Jacq

J’aime ma cousine. Au début, quand elle a commencé à venir chez nous, les mercredis, j’ai aimé ces moments, et je l’aimais bien, elle. J’aimais quand elle arrivait, avec toute sa joie. Chez nous, c’est un peu sombre. La maison, oui, mais pas seulement la maison. Je ne sais pas si mes parents s’obligent à être si sérieux, si sévères, ou si c’est au fond de leur nature. Ou bien c’est l’éducation qu’ils ont reçue et qu’ils doivent transmettre, la religion, tout ça. Des fois, je trouve qu’ils ressemblent au Christ sur la croix, surtout celui qui est dans leur chambre, glacé, douloureux, avec son sang qui lui coule des mains, des pieds, de la poitrine. Et son air de reproche.
Moi, je n’aime pas la tristesse, ça m’ennuie terriblement. C’est froid. On dirait un manteau sale. Quand j’étais petite, je ne comprenais pas, je disais à ma mère « Tu ne ris pas souvent, maman, tu as du chagrin ? ». Elle haussait les épaules, elle fronçait les sourcils, « Mais non, je n’ai pas de chagrin ! Pourquoi voudrais-tu que je rie tout le temps ? ». Je me disais « Pas tout le temps…, ce serait bête, mais un peu quand même, un peu plus souvent ! ». Je me demandais si elle m’en voulait, ou bien si mon père me reprochait quelque chose. Parfois, elle disait « Tu sais, ma petite, il faut bien te mettre ça dans la tête, Dieu ne nous a pas mis sur terre pour rire, et pour danser !… ». Je me disais « Pourquoi alors ? Si c’est ça, c’est pas la peine de vivre ! ». J’avais entendu parler d’une fille qui avait fait un fond de chagrin, je ne sais plus pourquoi, et qui était morte. Et moi, je n’avais pas envie de mourir.
Les parents de ma cousine, c’est tout le contraire. Le jour et la nuit. Je ne les ai vus qu’une fois. Mais je sais qu’ils sont plus gais, plus vivants. Plus libres. Un jour, je lui ai demandé « Avec tes parents, tu ris beaucoup ? ». Elle m’a regardée un moment, si étonnée !, elle a dit « Mais oui !… », elle a ri, comme si ma question n’était pas sérieuse. Alors j’ai essayé de ne plus faire la comparaison, je me suis dit « Bois la lumière pendant qu’elle est là », ou quelque chose comme ça. Et je bois, je bois, parfois j’ai l’impression que je suis saoule.
Déjà, seulement quand elle arrive ! Je la vois entrer dans le jardin et remonter l’allée. On dirait que l’air vibre. Ses yeux me cherchent d’avance, tournés vers la fenêtre de ma chambre, on voit bien qu’elle vient pour moi. On dirait qu’elle est déjà toute ouverte, son regard, son cœur, pour moi. Parfois elle s’arrête dans l’allée, elle s’accroupit pour regarder des insectes ou une pierre qui lui plaît, elle reste un moment ainsi, ses mouvements sont si gracieux ! Moi aussi je sais marcher, me pencher, m’accroupir, me relever, je ne suis pas une gourde. Mais elle, on sent bien que c’est plus libre, à l’intérieur. Rien que sa robe, déjà. De la couleur ! Rouge, très clair et joyeux, ou jaune, pétant comme le soleil. Chez nous, on n’aime pas les couleurs, pas vraiment, ma mère regarde toujours comment je m’habille, elle choisit mes robes, mes écharpes, rien que de l’écrire ça m’énerve !, elle dit « Tiens, cette robe t’irait bien… », et elle l’achète, c’est sombre, c’est sévère, c’est froid. Non, ce ne sont pas des habits religieux, c’est bien coupé, c’est chic, ce sont des « tenues correctes », et ça m’ennuie, ça m’ennuie ! Un jour, j’avais raccourci un peu ma robe, j’avais passé plusieurs heures à couper et faire un ourlet, et puis j’avais mis, en haut, un petit foulard rose, oui, d’un rose un peu soutenu, je l’avais emprunté à une fille, au collège. Ma mère m’a vue, au moment où je me dirigeais vers la porte, elle a dit « Tu ne vas pas sortir avec ça, tout de même ? Tu aurais l’air d’une fille, tu vois ce que je veux dire… Remonte dans ta chambre, et change-toi ! ».
Parfois je me dis que ma cousine doit les agacer. Les inquiéter, peut-être, même. J’ai entendu mon père, une fois, il était avec ma mère dans le salon, il a dit « Cette gamine !… », ensuite il y a eu un silence, puis ils ont chuchoté. Ils ont accepté qu’elle vienne chez nous tous les mercredis, elle est en pension, ça lui permet d’avoir un jour de sortie, ils ont accepté, mais seulement parce que c’est leur nièce, ils ne voient jamais les parents, mais la famille, c’est comme la religion, le pouvoir, et tout ça, c’est sacré. Je pense qu’elle les énerve, elle est trop gaie, et puis « ces couleurs ! », et, « Tu sais, ses façons… ». Ils ont, sans doute, peur qu’elle m’influence.
C’est comme si on disait « Attention, le matin va vous influencer, l’aube, la joie, et tout ça ». Je suis bête, c’est vrai que le matin influence, on n’est pas du tout le même s’il est clair ou s’il est gris, s’il chante à la fenêtre ou s’il pleurniche derrière le volet. Bon, ce n’était pas une bonne comparaison. Ou si. Disons qu’ils ont peur du matin, voilà, c’est ça, ils ont peur du matin. Et peur de toute la journée, je crois, peur de la vie c’est tout. Et ma cousine, ma Nelly, c’est le matin, le matin, clair, et ouvert, et chaud, par tous les temps. Des notes de musique qui vous enivrent ou vous apaisent, une bourrasque qui vous secoue et vous rend tout vivant.
Et je l’aime. Oui, je l’aime. J’aime quand elle arrive dans l’allée, j’aime quand elle monte dans ma chambre, j’écoute son pas, si net, si franc, sur les marches de l’escalier, j’ouvre la porte, je la regarde déboucher sur le palier, un peu essoufflée, les joues rosies, je lui dis « Oh, ta robe !, celle-là c’est la plus jolie ! », même si elle n’en a que deux ou trois et que, celle-ci, je l’ai vue d’autres mercredis, c’est rouge, ou c’est jaune, ou c’est noir, le noir c’est une très belle couleur quand c’est vivant…, le tissu frémit, on voit ses jambes, on a envie de les revoir, c’est frais, c’est joyeux, comme sa peau, je l’embrasse, je dis « Viens, j’ai fini ma dissert’ ! », elle me prend par la main, elle entre en me tirant après elle, elle me balance sur le lit, elle s’assoit sur la chaise, sa robe virevolte, elle croise ses jolies jambes l’une sur l’autre, ses souliers sont rouges aussi, ou jaunes, ou noirs, ça dépend, mon cœur bat, parce qu’elle m’a poussée, et surtout parce qu’elle est là, elle dit « Tu sais, j’ai lu un livre, cette nuit !, je vais te dire… », on parle, on rit, on écrit des poèmes sur des bouts de papier, des petits poèmes tout courts quand on les lit à haute voix, après, on est un peu rouges, on ne savait pas vraiment qu’on avait dit ça, ou bien on se raconte nos rêves, une ou deux fois elle a rêvé de moi, j’étais si heureuse !, hier j’ai posé un baiser tout près de sa bouche, elle n’a même pas été surprise, elle a dit « Tu recommenceras… », et nous avons continué à parler de tout, et à rire.
Quand elle repart, le bonheur reste en moi, et les couleurs. Le soir, je n’entends même pas les prières au bord du lit, dès que c’est fini je file dans ma chambre la retrouver, enfin sa présence, les vibrations de son rire, et les bouts de papier où on a écrit des poèmes. Et je les cache, ces poèmes, je les cache. Au début, je les ai laissés sur mon bureau, et ma mère les a vus et les a détruits. Alors, maintenant, hop, dans une fente secrète, au dos de l’armoire…
Et puis, la semaine recommence. Le lendemain, déjà, j’ai envie de demander à ma mère « Pourquoi tu vis ? », j’ai envie de dire à mon père « C’est seulement quand tu seras mort que tu seras heureux ? », j’ai envie de casser tous les Christ dégoulinants de la maison, j’ai envie de faire un fond de chagrin, j’ai envie de mourir. Je crève. Des fois, même, je me dis que je suis morte, et que je vais renaître dans la chambre de ma cousine. J’attends le mercredi, j’attends le mercredi. J’attends le mercredi.