Avant de poursuivre cette méditation avec maître Eckart, redonnons leur sens au mot « vierge » et au mot « femme » qui ne renvoient ni à la virginité ni à la femme par opposition à l’homme. Le mot vierge désigne la Conscience vide, vide de tout contenu : pensée, émotion, sensation, perception. Le mot femme désigne le fait d’accueillir totalement ce qui apparaît dans la conscience incarnée (pensée, émotion, sensation, perception) à partir d’une absence totale de « moi ». Alors seulement Dieu vit la vie à travers l’être humain, qu’il soit homme ou femme. Alors seulement la manifestation est mise au monde telle qu’elle doit être. Alors seulement, l’agissant qui est l’aspect masculin présent aussi bien en l’homme qu’en la femme, trouve son véritable sens qui est d’actualiser.


 
  « […] Je nomme ceux-là des époux parce qu’ils sont liés par l’appropriation. Ils portent peu de fruits et en outre ces fruits sont petits […]»


 
Maître Eckart commence par parler de la conscience identifiée, et utilise la symbolique du couple telle que la vit la majorité des êtres humains, à partir de l’appropriation « mon mari, ma femme, l’autre est à moi » au lieu de renverser la relation en un « je suis son mari, je suis son épouse » avec toutes les conséquences d’un tel renversement. Ces conséquences, il les nomme fruits, et ceux que donne la conscience identifiée sont rares et petits.



 «Une vierge qui est une femme, libre, sans lien, sans attachement, est en tout temps également proche de Dieu et d’elle-même. Elle porte beaucoup de fruits et ils sont grands, ni plus ni moins que ne l’est Dieu lui-même. »


 
Ensuite, il nous parle de la Conscience sans contenu, le pur « Je Suis » : Elle est vierge c’est à dire simple espace vide, pure vacuité.

 «également proche de Dieu et d’elle-même.»



 
Nous retrouvons ici le vécu du père Henri Le Saux :

  
« Il n’y a pas de place en moi pour Dieu et pour moi à la fois. 


S’il y a Dieu, je ne suis pas

 
s’il y a moi comment Dieu pourrait-il être ? »


  
 
Puis maître Eckart précise les caractéristiques heureuses de cette Conscience non identifiée lorsqu’elle est
  
 
 »Une vierge qui est une femme » 
 
c’est à dire qu’elle est espace pour accueillir et matrice pour manifester :


 
« Elle porte beaucoup de fruits et ils sont grands, ni plus ni moins que ne l’est Dieu lui-même. »


 
 
Ici comme déjà mentionné dans le texte précédent nous retrouvons l’affirmation du Bouddha : « le samsara est le nirvana, le nirvana est le samsara », le vide est la forme, la forme est le vide.

« Cette vierge, qui est une femme, produit ce fruit et cette naissance » 


En parlant des fruits de la Conscience non identifiée, maître Eckart nous montre indirectement le chemin qui y mène : le oui du cœur devant les évènements qui nous sont donnés de vivre, ce oui qui est accueil et rien d’autre, sans pourquoi, et sans pourquoi moi, pourquoi à moi.

« et elle produit ce fruit tous les jours cent fois ou mille fois, même d’innombrables fois, enfantant et rendue féconde à partir du fond le plus noble où le Père donne naissance à son verbe éternel »


 

 Et nous revoilà au cœur de l’instant : accueillir d’instant en instant (tous les jours cent fois ou mille fois) afin que les évènements de notre vie nous fassent renaître à ce que nous sommes :

« (ce)fond le plus noble où le Père donne naissance à son verbe éternel ; [ …] »

 
 
Et maître Eckart dont on parlait à son époque comme de celui « à qui Dieu n’a jamais rien caché » nous décrit ce « fond » qu’il « connaît » (en qui il est naît avec) :

« J’ai dit souvent aussi qu’il est dans l’âme une puissance qui ne touche ni au temps ni à la chair ; elle est absolument spirituelle. Dans cette puissance Dieu verdoie et fleurit absolument dans toute la joie et tout l’honneur qu’il est en lui-même. C’est une telle joie du cœur, une joie si ineffablement grande que personne n’est capable de l’exprimer pleinement […] Si l’esprit était en tout temps uni à Dieu dans cette puissance, l’homme ne pourrait pas vieillir, car l’instant où Dieu créa le premier homme, l’instant où le dernier homme finira et l’instant où je parle sont égaux en Dieu et ne sont rien qu’un seul instant. Or voyez, cet homme demeure avec Dieu en une même lumière, c’est pourquoi il n’y a en lui ni souffrance, ni succession, mais une même éternité. C’est pourquoi il ne reçoit rien de nouveau des choses futures ni aucun hasard, car il demeure dans un instant en tout temps et sans cesse nouveau. […]Je dis une fois encore : Si quelqu’un contemplait un instant […] les délices et la joie qui y sont contenues, tout ce qu’il pourrait souffrir et tout ce que Dieu voudrait qu’il souffrît, tout cela serait pour lui peu de chose et rien de rien. Je dis d’avantage : ce lui serait absolument une joie et une satisfaction.»


 
 
A noter qu’à longueur de pages maître Eckart utilise le verbe « Voir » et pas comprendre.
 
Poonja, maître contemporain dit lui aussi :

 « Là où est un être séparé, il y a souffrance. Là où est l’unité il n’existe pas de souffrance. »


 
 
Belle semaine.

 
François.