Je vous propose de mettre en miroir cette semaine le texte de maître Eckart déjà vu dans « d’un jour à l’autre 62 » :

« […] je loue le détachement plus que l’amour parce que l’amour me force à souffrir toutes choses pour Dieu, alors que le détachement me porte à n’être accessible qu’à Dieu. Or que le détachement ne soit accessible qu’à Dieu, je le prouve ainsi : ce qui doit être accueilli doit être accueilli dans quelque chose. Or le détachement est si proche du néant que rien n’est assez subtil pour trouver place dans le détachement, sinon Dieu seul. »

Et celui d’Amma :

Le rôle de l’amour et de la compassion dans la religion.

 « Quand l’amour devient l’Amour Divin, la compassion emplit elle aussi le coeur. L’amour est un sentiment intérieur et la compassion est la manifestation de votre intérêt sincère, venant du coeur, envers quelqu’un, un être humain qui souffre. Il y a amour et Amour. Vous aimez votre famille mais n’aimez pas votre voisin. Vous aimez votre fils ou votre fille, mais vous n’aimez pas tous les enfants. Vous aimez votre père et votre mère, mais n’aimez pas les autres de la même façon. Vous aimez votre religion, mais n’aimez pas toutes les religions. Il se peut même que vous éprouviez de l’aversion envers les adeptes d’autres croyances. De même, vous aimez votre pays mais pas tous les pays et peut-être avez-vous de l’animosité envers d’autres peuples. Il ne s’agit donc pas d’un amour véritable. Ce n’est qu’un amour limité. La transformation de cet amour limité en Amour Divin est le but de la spiritualité. C’est dans la plénitude de l’Amour que s’épanouit la fleur merveilleuse et parfumée de la compassion.

Quand les entraves disparaissent — l’ego, la peur, le sentiment de la différence — vous ne pouvez qu’aimer et cet amour-là n’attend rien en retour. Vous ne vous préoccupez pas de recevoir quoi que ce soit, vous allez simplement avec le flot. Quiconque entre dans le fleuve d’Amour est baigné par ses eaux, qu’il s’agisse d’une personne en bonne santé ou d’un malade, d’un homme ou d’une femme, d’un riche ou d’un pauvre. Chacun peut y plonger autant de fois qu’il le désire. Que quelqu’un se baigne dans ses eaux ou non ne fait pour le fleuve d’Amour aucune différence. Qu’on le critique ou le maltraite, il n’y prête aucune attention, il se contente de couler. Quand cet Amour déborde et s’exprime à travers chaque parole et chaque acte, il est appelé compassion. C’est le but de la religion. Un être plein d’amour et de compassion a réalisé les véritables principes religieux.

Une personne compatissante ne voit pas les défauts d’autrui. Elle ne voit pas les faiblesses des gens. Elle ne fait pas de distinction entre bons et mauvais. Un être plein d’amour et de compassion ne peut pas tracer une frontière entre deux pays, deux croyances ou deux religions. Il n’a pas d’ego, donc pas de peur, de convoitise ou de passion ; il pardonne et oublie, c’est tout. La compassion est comme un passage. Tout le traverse. Rien ne peut y rester, car là où existent l’amour et la compassion véritables, il ne peut y avoir d’attachement. La compassion est l’Amour exprimé dans toute sa plénitude. Voir et sentir la vie en toute chose, c’est cela l’Amour. Quand l’Amour remplit le coeur, on voit la vie vibrer dans et à travers l’ensemble de la création. « La vie est Amour » — c’est la leçon qu’enseigne la religion. La vie est ici. La vie est partout. Il n’y a que la vie. Donc, l’Amour, lui aussi, est partout. Là où il y a la vie, il y a l’Amour et vice-versa. La vie et l’Amour ne sont pas deux, ils sont un. Mais on continue d’ignorer leur unité jusqu’à ce qu’on parvienne à la réalisation. .
D’ici là, la séparation entre le coeur et l’intellect persiste. L’intellect seul ne suffit pas. Pour atteindre la perfection, la plénitude de la vie, il faut un coeur empli d’amour et de compassion. La connaissance de cette vérité est le seul but de la religion et des pratiques religieuses. Nous vivons une époque dominée par l’intellect et la raison, une époque scientifique. Nous avons oublié les sentiments fragiles du coeur. L’expression usuelle, commune au monde entier est : « Je suis tombé amoureux. » Oui, nous sommes « tombés » dans un amour enraciné dans l’égoïsme et le matérialisme. Nous sommes incapables de nous élever et de nous éveiller dans l’amour. Si nous devons tomber, que ce soit de la tête vers le coeur. La religion nous propose de nous élever dans l’Amour. »

Amma

Ces deux textes se rejoignent.

Maître Eckart nous dit :

« le détachement est si proche du néant que rien n’est assez subtil pour trouver place dans le détachement, sinon Dieu seul. »

Et Amma :

« Quand l’amour devient l’Amour Divin […] Rien ne peut y rester, car là où existent l’Amour et la compassion véritables, il ne peut y avoir d’attachement »

L’Amour implique une mise en cause radicale car Il est l’expression naturelle d’un parfait détachement. Un exemple concret nous est donné par Etty Hillesum dans son journal « Une vie bouleversée » écrit en camp de déportation.

Etty Hillesum note :

« […] Mais pour ma part, je ne cesse de faire cette expérience intérieure : il n’existe aucun lien de causalité entre le comportement des gens et l’amour qu’on éprouve pour eux. »

Comment nous situons-nous en recevant un tel message : Nous laissons-nous une nouvelle fois baigner dans un éblouissement facile « : Quelle merveille !!! » ou cette phrase nous met-elle dans la vision de ce que nous sommes et simultanément dans l’espérance inouïe qu’elle s’adresse à nous ?

Se grave-t-elle en nous de façon indélébile, nous mettant dans l’incapacité de nous faire prendre à nouveau par un mental qui adore s’éblouir afin de ne pas se voir quand c’est à notre tour de tenter de vivre cela.

Chacun trouve que « l’autre » ne l’aime pas et en souffre, très peu souffrent véritablement de ne pas être capables d’aimer.

La recherche spirituelle se situe hors de la notion de cause et d’effet. Elle est mise en question radicale, non de la vie sous ses différentes formes et expressions, mais de la vie vécue à partir de la sensation moi.

L’Amour se situe hors de la notion de cause et d’effet. Il est mise en question radicale, non de la vie sous ses différentes formes et expressions, mais de l’amour vécu à partir de la sensation moi.

Très belle semaine.

François.