Mediapart

ven, 22/02/2013 – 19:44 |

Le rapport sur l’économie européenne, présenté ce vendredi 22 février par le commissaire de l’économie et des finances, Olli Rehn, sonne comme un désaveu cinglant de la politique européenne menée depuis deux ans. Rien ne se passe comme prévu par les experts européens. Croissance, emploi, compétitivité, et même déficit et endettement…, aucun des critères retenus ne sera au rendez-vous de 2013.

Ce n’est pas la première fois que les prévisions européennes se retrouvent ainsi démenties par les faits. Mais le revers, cette fois-ci, est encore plus sévère. Depuis septembre et la prestidigitation du président de la Banque centrale européenne (BCE), Mario Draghi, les dirigeants européens, confondant marchés financiers et réalité économique, euro et Européens, assuraient que la crise était en passe d’être achevée. D’un revers de la main, ils balayaient les critiques et les contre-propositions d’économistes, y compris des plus orthodoxes comme ceux du FMI, assurant que la politique d’austérité imposée sans mesure et discernement dans toute l’Europe conduisait à la faillite.

Les chiffres du quatrième trimestre ont tranché le débat : l’activité est en chute de 0,4 % dans la zone euro. Le brouillard « magique » de la BCE se dissipe, découvrant la réalité du paysage européen : la récession s’installe partout.

 

Cette chute  de la fin de l’année 2012 était « inattendue »,  soutient sans sourciller la Commission européenne. C’est cet imprévisible, prévu par tous sauf par Bruxelles, qui amène à une révision sans précédent des prévisions économiques pour l’ensemble de l’Europe.

Alors que les experts tablaient encore en novembre sur une stagnation ( 0,1 %) de la zone euro en 2013, ils s’attendent désormais à une chute de 0,3 %  de l’activité cette année. Dix pays seulement sur dix-sept ne seraient pas en récession, avec en tête l’Estonie ( +3 %) et Malte (+1,5 %) connus pour leur rôle moteur dans l’économie européenne. L’Allemagne, qui tablait sur un rebond, ne connaîtrait une croissance que de 0,5 % . La France serait au mieux en stagnation.

L’Italie, qui devait stabiliser la baisse de son activité après une chute de 2,2 % en 2012, devrait continuer à s’enfoncer : les experts européens prédisent déjà une chute de 1,1 % pour 2013. L’Espagne devrait voir son PIB chuter de 1,4 %, comme en 2012. Le Portugal, atteint par une « chute surprise de son activité qui pourrait différer son rebond », devait entamer sa troisième année consécutive de récession, avec une nouvelle chute de 1,8 % de son activité. La Grèce, elle, est promise une sixième année de récession avec un nouvel effondrement de 4,4 % de son PIB, distançant de peu Chypre, pays auquel on promet la glorieuse perspective d’une chute de 3,5 % en 2013. Et encore, ce ne sont que des prévisions de début d’année.

Une dangereuse chute des investissements

« Nous avons des données décevantes sur la fin de l’année dernière, mais quelques signaux encourageants lors de ces dernières semaines et une confiance grandissante dans le futur », affirme Olli Rehn, en faisant référence à certains sondages publiés , soulignant le redressement du moral des chefs d’entreprises, en Allemagne particulièrement. Ces signaux positifs amènent les experts européens à prédire un lent, mais réel, redressement à partir du deuxième semestre de l’année.

Sur quelles forces peut s’appuyer le rebond promis ? Les exportations, prédit la Commission européenne, qui devraient augmenter de 2,5 % en 2013 puis de 5 % en 2014. Bruxelles note avec satisfaction le redressement des balances commerciales dans de nombreux pays européens. Mais elle s’attarde peu sur une donnée importante : l’essentiel du  redressement provient plus d’une chute spectaculaire des importations, faute de demande intérieure, que d’une conquête de nouvelles parts de marché par les produits européens.

Un chiffre, presque passé sous silence, devrait pourtant inquiéter les experts : c’est l’effondrement des investissements dans la zone euro. Faute de débouchés assurés, faute de financement – car le problème de la distribution de crédit demeure pendant dans toute l’Europe, les banques étant toujours en aussi mauvais état –, les entreprises, inquiètes pour l’avenir, ont coupé et prévoient de couper encore leurs dépenses de modernisation, d’innovation comme de capacité.

Depuis le début de la crise financière, les investissements, à l’exception d’une toute petite reprise en 2011, n’ont cessé de baisser. En 2012, ils ont été réduits de 4,4 %. Ils devraient encore diminuer de 1,8 % cette année, selon les prévisions. En un mot, l’Europe s’englue dans le déclin industriel et économique, en refusant d’engager des dépenses d’avenir. Faute de se différencier, elle se condamne à se battre sur le terrain des autres : la compétitivité par les coûts salariaux, la seule qui semble préoccuper les experts européens. Mais sur ce terrain-là, l’Europe est perdante à tout  coup. L’effondrement des revenus salariaux en Grèce, en Espagne ou au Portugal ne s’est pas traduit par un rebond spectaculaire de leurs exportations.

Quant au troisième moteur possible, la consommation, il a calé. La montée du chômage, les diminutions salariales, la pression fiscale accompagnant les fameuses « consolidations budgétaires » ont fait leur œuvre : après une chute de 1,2 % dans l’ensemble de la zone euro en 2012, la consommation devrait encore diminuer de 0,7 % cette année. Les experts notent que même les ménages , qui ont encore les moyens, se gardent bien de dépenser et préfèrent épargner, inquiets pour l’avenir. Ils semblent s’en étonner.

La faillite de la politique européenne actuelle se lit là, dans les chiffres du chômage. Celui-ci atteint déjà 11,4 % de la population active de la zone euro, soit près de 20 millions de personnes. Les experts ne prévoient aucune amélioration dans les deux années à venir. En 2013, le taux de chômage devrait atteindre 12,2 % et en 2014, 12,1 %. Et ceci n’est qu’une moyenne. Selon les prévisions, la Grèce et l’Espagne devraient enregistrer un taux de chômage de 27 % en 2013, le Portugal de 17 %. L’ennui de ces chiffres est qu’ils sont déjà totalement dépassés. Les taux de chômage annoncés pour fin 2013 dans ces trois pays ont été atteints fin 2012.

Verdun économique

Ces chiffres affolants devraient être une sirène d’alarme à la Commission européenne. À écouter les dirigeants européens, ils ne sont qu’un critère comme un autre. Dans sa présentation, le Commissaire européen des finances, Olli Rehn n’y a même pas fait allusion, l’inflation et la confiance des marchés lui paraissant beaucoup plus important. Dans le préambule du rapport, un seul petit paragraphe est consacré à cette catastrophe : « Le marché du travail reste un sujet préoccupant. L’emploi devrait encore diminuer au cours des trimestres à venir. Le taux de chômage reste intolérablement haut dans toute l’Europe et plus encore dans les États membres affrontant des larges ajustements. Cette situation a de graves conséquences sociales et pèsera, si le chômage s’enracine structurellement,  sur les perspectives de croissance. »

Ce sombre environnement économique fait exploser toutes les prévisions de redressement budgétaire et d’endettement public. Mais là encore, au vu des précédents de la Grèce, ce n’est pas une surprise. Ainsi, les experts européens s’attendent, compte tenu de la faible croissance, à ce que l’endettement public moyen dans l’ensemble de la zone euro, en dépit de toutes les mesures d’austérité prises, continue de grossir. En 2012, il a atteint les 93 %, contre  88 % l’année précédente. Il devrait dépasser les 95 % en 2013 et continuer à augmenter en 2014.

Pour gommer ces résultats peu concluants, la Commission européenne insiste sur les effets méritoires de sa politique de consolidation budgétaire. Les déficits publics sont en nette diminution, se félicite-t-elle. Ils ont atteint en moyenne 3,5 % dans la zone euro et devraient tomber à 2,8 % en 2013. Il y aura au moins un chiffre, le plus précieux aux yeux de la Commission européenne, qui sera respecté.

À y regarder de plus près, de sérieuses divergences pourtant se manifestent au sein de la zone euro. Sans parler de la France, qui est sur une tendance de 3,7 % de déficit selon les prévisions, si l’Europe ne lui impose pas de prendre des mesures d’austérité supplémentaires, d’autres pays sous tutelle européenne se préparent à de sérieux écarts. En Espagne, la détérioration économique est telle que le gouvernement table au mieux sur un déficit de 6,7 du PIB en 2013. Ce dernier, selon les prévisions, devrait remonter à 7,2 % en 2014. De même, le gouvernement portugais exclut-il de pouvoir revenir à un déficit de 3 % en 2014 – l’Europe lui a accordé une année supplémentaire –, alors que celui-ci risque de s’élever à 5 % encore en 2013.

Ainsi, quel que soit le critère pris, l’échec est patent. Il avait été annoncé depuis longtemps par les économistes atterrés. Mais l’atterrement est en train de gagner les économistes les plus orthodoxes comme les milieux financiers. De plus en plus de voix s’alarment devant la dégradation sociale de l’Europe et son chômage insoutenable, perçus comme les nouveaux risques de la zone euro.

« Comme le montrent les prévisions atroces de croissance et d’emploi publiées aujourd’hui, l’Europe poursuit une stratégie, qui est économiquement imbécile, politiquement irresponsable, socialement indéfendable et finalement auto-destructrice, même s’il advient que les objectifs de réduction de déficit recherchés sont atteints », tonne le groupe de réflexion Re-define, regroupant des banquiers, des hauts fonctionnaires. « Comme il devient manifeste que les programmes d’austérité conduisent des souffrances non justifiées spécialement pour des millions de personnes qui ont été jetées dans le chômage et la pauvreté, la résistance contre ces programmes ne peut que s’accroître. Une résistance qui peut amener des millions de personnes à souhaiter se libérer de ce qu’ils percoivent être les chaînes imposées par l’euro », concluent de leur côté les économistes Paul de Grauwe et Yumei Ji, au terme d’une très longue étude sur les erreurs de la politique européenne, cherchant à complaire des marchés financiers qui ne réagissent qu’en mode euphorie-panique.

Sourde à tous les avertissements, la Commission européenne n’en démord pas : il convient à tout prix de maintenir cette politique.  « La consolidation budgétaire est nécessaire et devrait améliorer les perspectives économiques à moyen et long terme, même si elle peut peser sur la croissance à court terme », dit le rapport, sans s’inquiéter outre mesure. Un siècle après avoir mené, en version militaire, un carnage sans raison ni fondement, l’Europe institue le Verdun économique.

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