Georges revient de mission. Dans les montagnes noires. Encore des dragons, ou des bêtes du genre. Trois jours et trois nuits d’errance sur des chemins impossibles. Son cheval est épuisé, fourbu, trempé de sueur et de sang. Il a des flocons de neige dans les poils des oreilles.
Ici il ne neige pas, mais le vent est fort. Georges est serré dans son manteau. Il pense à la soupe fumante qu’on va lui porter, et aux fesses des servantes qui bassineront le lit. Déjà, en pensée, il se jette sur elles. Déjà il se libère des tensions et des fatigues en caressant leur croupe.
Le cheval trébuche en entrant dans la cour. Des serviteurs se précipitent et le tiennent. Georges descend et se hâte vers la maison chaude. Sur les marches, la gouvernante vient au-devant de lui, « Georges, Georges, un messager t’attend, dans les cuisines… ». Georges sent le poids du devoir retomber sur ses épaules, le vent, les chemins perdus, les grottes sombres, la fatigue, en titubant un peu il se rend aux cuisines. Assis sur la pierre devant la cheminée, le messager le voit venir. Il n’a pas de neige dans les poils des oreilles mais il semble aussi fourbu que le cheval de Georges. Sans se lever, la tête basse, et la voix sourde, il dit à Georges le message, et ce message parle d’un dragon, et d’une princesse en danger.

Georges a avalé la soupe chaude. Par la porte ouverte sur l’escalier il a vu les jambes et les fesses d’une des servantes, non prévenue de sa nouvelle mission, qui montait préparer son lit. Il est sorti, il a couru chez son ami Tancrède, pour lui emprunter son cheval. Les serviteurs sont allés harnacher la bête, et ont parlé un peu. Mais, visiblement, Tancrède avait hâte qu’il s’en aille. Dans la chambre, la porte était entrouverte, Georges a vu une femme, déjà nue, et qui se dirigeait vers le lit. Il s’est dit qu’il ne regarderait plus dans les entrebâillements des portes. Il est monté sur le cheval et a pris le chemin de Sienne, dans la nuit, et le vent noir.
Emmitouflé dans son manteau, il se disait qu’il avait de la chance d’avoir un ami qui lui prête son cheval pour accomplir une mission quand le sien était épuisé. Et un cheval très frais, très reposé, visiblement. « Bien sûr, on ne peut pas fatiguer en même temps une femme et un cheval !… ». Il s’est rendu compte que c’était de la jalousie, et à l’égard de quelqu’un qui lui prêtait gentiment sa monture. Dans le vent sombre il a baissé la tête. Le mot, le mot « monture », a continué, quand même, à trotter en lui, ici et là.

Maintenant, Georges et le cheval sont auprès d’un feu. Un feu parmi les rochers, à mi-chemin de Sienne. Georges est enveloppé dans son manteau noir, il a posé sa lance contre l’arbre à sa gauche, et l’épée dans la pierraille, à côté de lui, les flammes éclairent son visage er ses mains. Le cheval est tout près, il balance la tête doucement, de droite à gauche, de gauche à droite, sa queue flotte dans la nuit, le feu lance des lumières dans ses yeux.
« Tu devrais peut-être leur dire des poèmes, aux femmes… ». C’est le cheval qui a parlé. Georges sursaute à peine, il n’est pas surpris, il sait bien qu’ils sont seuls dans les collines pierreuses, et que cette voix ne peut être que celle du cheval. Il ne tourne pas la tête, il dit seulement « Ah, des poèmes ? Oui, des poèmes. Tu n’en connais pas ? . Georges hoche la tête, il a un peu honte, mais il ne peut mentir au cheval de Tancrède, il dit « Non… », c’est comme s’il avouait une infirmité, une faiblesse terrible. Le cheval hoche la tête plusieurs fois, lentement. Enfin, il effleure l’épaule de Georges de sa bouche chaude, il dit « Je t’en soufflerai. »

Et voici la peinture du combat. Le sommet de gloire et de vaillance, et de couleurs fortes. Georges est à droite, sur le cheval de Tancrède. Il a son manteau noir et son casque avec rabat sur la nuque. Le rabat est en cuir noir, le métal du casque étincelle de tous les feux de la nuit. Le cheval est caparaçonné de cuir rouge, de longues bandes rouges, cloutées d’argent. Ses jambes sont puissantes et nerveuses, ses sabots font sonner, sur place, la roche.
Le dragon est au milieu, encore debout, les lueurs du soleil couchant font flamber les quatre vingt quinze anneaux de sa queue et les quarante écailles triangulaires de son dos. Il lève ses pattes puissantes et griffues en direction de Georges et du cheval, mais il n’a plus assez de force, cette fichue lance s’est plantée dans sa mâchoire inférieure et lui fait mal, très mal, il a beau tourner et retourner sa langue dans sa gueule il ne parvient pas à la retirer, on voit même la pointe, en-dessous, et le sang qui coule.
La princesse est à gauche, debout dans sa longue robe de velours rouge, brodée de fils d’argent. Un chouchou, de velours rouge lui aussi, tient ses cheveux blonds. Sur sa gorge, d’une éblouissante pureté, scintille un collier de pierres rouges. Ses bras sont levés, et ses mains sont l’une contre l’autre, mais ce n’est pas pour prier, elle est moins bête que beaucoup, elle sait, depuis un certain temps, que Dieu n’existe pas, ses bras sont levés et ses mains se’ rejoignent pour applaudir le chevalier qui la sauve. Ses mains applaudissent, ses petits pieds, dans leurs escarpins, rouges et brodés d’argent comme la robe, trépignent d’une joie juvénile. Elle est joliment cambrée, ce qui porte en avant son petit ventre rond et très doux, et tout ce qui, en-dessous, s’en suit, en offrande.

Le dragon s’est écroulé, enfin, de tout son très long. Ses griffes sont passées très près des naseaux du cheval, qui a fait un bond en arrière, manquant de désarçonner Georges. Sous le choc et le poids du dragon, le sol rocheux s’est fendu, et le grondement a couru, dans les derniers feux du soir, jusqu’à Padoue.
La bête est-elle morte ? Feint-elle ? Se relèvera-t-elle ? Comment le savoir ? Georges a retiré sa lance de la gueule rouge sombre, il pourrait très bien la planter de nouveau
Dans la tête ou dans le corps pour achever la besogne. Mais il ne le fait pas. Veut-il, magnanime, laisser au dragon une chance ? Ou bien est-il à ce point fasciné par la princesse qu’il en oublie la plus élémentaire prudence ?
Une chose est visible, en tout cas, une chose se voit, et les couleurs en sont joyeuses, Georges descend de son cheval et se dirige vers la princesse. Elle a cessé d’applaudir, elle est presque languissante, comme si elle allait tomber, elle se sent faible et désirante, comme celles que quelqu’un va prendre dans ses bras. Et Georges, en effet, l’emporte. Les cheveux dorés, avec le chouchou rouge, disparaissent au creux du manteau noir, et le visage, abandonné, les yeux mi-clos, le corps si joliment cambré, le petit ventre rond et très doux, et tout ce qui, cette fois à la même hauteur, s’en suit, plus encore, ainsi, offert. La longue robe rouge brodée de fils d’argent disparaît aussi, sauf un grand pan qui traîne sur le sol et puis s’étale sur la croupe du cheval.

Maintenant, Georges et le cheval et la princesse sont auprès d’un feu. Un feu parmi les rochers, à mi-chemin de Padoue. Georges a mis son manteau noir sur les épaules de la princesse, elle est assise à sa droite, il est au milieu, un feu merveilleux éclaire leurs visages et dore les mèches de cheveux que l’on aperçoit sous le manteau noir. Georges a posé sa grande lance contre le tronc d’un arbre, et son épée sur la pierraille. Le cheval de Tancrède est à gauche de Georges, il balance la tête doucement, de droite à gauche, de gauche à droite, sa queue flotte dans la nuit, les flammes lancent des lumières dans ses yeux, et leurs lueurs lèchent son sexe noir et tendu.
Georges ne dit rien, il ne sait que dire, il n’est pas dans l’ambiance d’une auberge ni dans les cuisines de son château. Il n’ignore pas que certaines princesses, beaucoup peut-être, n’ont pas besoin de poèmes, ni d’amour préliminaire, et qu’elles soulèvent leur robe, et tout ce qui est en-dessous, très vite, parfois même avant d’arriver dans la chambre, parfois ailleurs, n’importe où, dans un escalier, dans les cuisines parmi les servantes, ou sous un lit. Mais celle-ci… Il regarde son frais visage, sa gorge, d’une éblouissante pureté, avec ce collier de pierres rouges qui l’avive encore. Ses mains sont chaudes, mais il n’ose pas. Enfin, il se jette à l’eau, il commence « Belle princesse… », là s’arrête l’inspiration, il regarde sa lance, son épée, il ne sait que dire de plus. La princesse a relevé la tête, et tourné vers lui son frais visage, et, du même coup, tout ce qui s’en suit, dessus et dessous. Les pierres rouges s’émeuvent sur sa gorge.
Le cheval de Tancrède s’est rapproché, sa tête frôle l’épaule de Georges, sa bouche chaude murmure des mots à son oreille, et Georges répète, vers par vers, « Belle princesse qui près de moi rêvez … », le poème peu à peu déroule son chant dans la nuit douce, les flammes éclairent les visages, leurs lueurs caressent le sexe, noir, puissant, tendu, du cheval, la princesse ne peut en détacher ses yeux.