LS manifToujours à la pointe de l’info, le site officiel de Lausanne nous apprend ce matin que  l’association proQuercus, active dans la préservation et la promotion du chêne en Suisse, tiendra son assemblée générale le 19 avril prochain à la Maison de la forêt-Le Boscal.

Pas un mot en revanche sur le « Sommet global des matières premières » organisé par le Financial Times au Beau-Rivage Palace et qui fait salle comble jusqu’à mercredi inclus. On aurait pourtant bien aimé savoir quel discours le syndic rose-vert de Lausanne, soucieux de justice et d’écologie, a tenu à ses visiteurs de trois jours (s’il a été invité, ce que j’ignore). Le même silence prévaut sur le site du canton de Vaud, dont le grand argentier Pascal Broulis aurait sans doute bien des choses à dire sur les impôts que ne paient pas les Vale, Noble et autres multinationales qui ont posé leur soucoupe volante sur la rive lémanique.

LS manifDans un récent rapport, la Confédération estime que « 500 entreprises et 10 000 personnes œuvrent dans le secteur des matières premières. (…) Le domaine d’activité contribue au PIB suisse à hauteur d’environ 3,5 %. » Mais côté impôts, elle avoue avec une belle candeur ne disposer « d’aucun chiffre sur les recettes fiscales générées par le secteur des matières premières ». Et il ne faut apparemment pas compter sur les fonctionnaires fédéraux pour s’activer à les trouver.

Pour cela, il faut plutôt se tourner du côté de la Déclaration de Berne, de Tax Justice Network. Ou du Financial Times, qui a publié à l’occasion de son Sommet global un intéressant dossier sur le négociants en matières premières. On y apprend que les vingt principales maisons indépendantes – ce nombre exclut les BP, Shell, EDF, Eon, Lukoil ou Gazprom dont le négoce ne représente qu’une partie de leurs activités – ont engrangé des profits totalisant 250 milliards de dollars au cours de la décennie écoulée.

« Le bénéfice net des plus grandes sociétés de négoce depuis 2003 dépasse celui cumulé des plus puissantes banques de Wall Street comme Goldman Sachs, JP Morgan Chase et Morgan Stanley, ou celui du géant General Electric, ou encore celui des cinq principaux constructeurs automobiles », écrit le FT. Ce chiffre a été obtenu en compulsant des présentations confidentielles aux investisseurs, des prospectus d’émissions, des informations requises par la loi, soit des milliers de pages au total. A noter que 11 des 20 principales sociétés de négoce ne sont pas cotées ou ne présentaient aucune information publique jusqu’à il y a peu.

Leur profit cumulé est passé de 2,1 millard de dollars en 2000 à 36,5 milliards en 2008, année record, en bonne partie grâce au développement de la Chine. Depuis, il tend à stagner, les marges diminuent relève le FT, qui intitule d’ailleurs son dossier « Des temps plus durs pour les titans du négoce ». Une des progressions les plus spectaculaires a été celle de Trafigura, société qui a récemment déménagé son QG de Genève à Singapour, après avoir fait la « une » pour un énorme scandale de vidange de résidus toxiques en Côte d’Ivoire. Son bénéfice est passé de 24,2 millions de dollar en 2000 à 1,1 milliard en 2011 (un peu moins l’an dernier).

Les négociants en matières premières sont non seulement extrêmement riches, ils disposent de la plus formidable intelligence économique de la planète. Cargill abritait jusqu’à il y a peu d’une salle de contrôle hypersophistiquée et très secrète à Genève et sait 24 heures sur 24, sept jours sur sept, quels bateaux partent de quels ports, et quelle marchandise ils transportent. Les autres caractéristiques du secteur, relève le FT, sont l’anonymat et la très faible régulation, contrairement au secteur bancaire.

LS manif3Ce lundi, quelques centaines de manifestants ont défilé dans les rues de Lausanne (photos) pour dénoncer le pillage des ressources naturelles, le néocolonialisme et l’opacité du secteur. « Non aux dealers des matières premières », scandait le cortège. Il passait par Chauderon, où d’autres dealers d’un négoce illégal et plus modeste écoutaient ce slogan le front plissé, se demandant un peu inquiets si c’était à eux que s’en prenaient les manifestants. Mais ceux-ci ont continué vers le pont pour descendre vers le Beau-Rivage où les participants au Sommet global avaient été prévenus – « les organisateurs collaborant étroitement avec la Municipalité », précisait même le prospectus édité par le FT. Une amie m’en a montré la couverture. On y voit les cinq continents, avec des pictogrammes symbolisant les richesses à extraire au Sud, et des signes « dollar » au Nord.

Qu’en termes galants ces choses-là…

P.S.: Signe du poids qu’ont acquis certaines sociétés de négoce et la Chine, le processus de fusion à 76 milliards de dollars entre Glencore et Xstrata a pris 15 mois. Il vient d’être approuvé par les autorités de Pékin et prendra effet le 2 mai sauf retard de dernière minute. La Chine – c’est nouveau – a fixé plusieurs conditions pour approuver cette fusion, estimant qu’elle risque de restreindre la concurrence. Elle a les moyens de faire entendre sa voix. Les pays africains, à part l’Afrique du Sud, un peu moins.

P.P.S: Dans 24 Heures du 17 avril, Daniel Gremaud, associé PwC, affirme que « sans optimisation fiscale les entreprises internationales pourraient être contraintes de payer en impôts davantage que le 100% de leurs bénéfices. Afin d’éviter des régimes de double ou triple impositions, voire plus, l’OCDE (Organisation de coopération et de développement économiques) a élaboré des standards de conventions internationales ». On aimerait le suivre dans ce raisonnement. Le problème est que la présentation des comptes – quand elle existe – est si opaque qu’il est impossible de savoir combien d’impôts ces sociétés paient au total, et comment cette somme se répartit entre les Etats où elles sont actives. La première chose à mettre en place serait donc un standard international, « say what you pay », permettant de comparer les contributions fiscales des uns et des autres. On en est loin.