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Invisible

Je sais que je n’ai jamais été le genre de personne à attirer l’attention. Je suis une personne discrète, peut-être même un peu ennuyeuse. Personne n’a jamais prêté attention à moi. Ou bien ils s’en moquaient.

Alors que je me retrouve là, dans cette situation, cela n’est guère étonnant. Ce n’est qu’une extension de ma vie passée.

J’ai toujours été une personne pragmatique. Je pensais que la mort était la fin de la vie, rien de plus. Je pensais que le néant nous accueillait, que nous arrêtions simplement d’être. C’est peut-être le cas pour les autres, mais pas pour moi.

La seule chose que je sais, c’est que je me retrouve à errer dans les rues de la ville, de la même façon que je le faisais avant que je ne meure. Les gens passent auprès de moi sans me voir, comme ils l’ont toujours fait. Comme si je n’existais pas. Est-ce que j’existe toujours ? Je veux dire, normalement, c’est quand on voit son reflet dans les yeux des autres que l’on sait que l’on existe.

C’est pour cette raison que j’ai toujours eu la sensation que ma vie n’était qu’un songe. Que tout cela n’était pas réel. Que mon cerveau avait créé ce monde illogique dans lequel je vivais. Je le pense plus que jamais. Comment savoir si je suis vraiment là ? A errer parmi les gens ? Comment savoir si… Je suis réel ?

Je n’ai personne à qui parler. Personne qui pourrait me regarder. Je n’ai nulle part où aller. Et je ne manque à personne. Est-ce que quelqu’un a remarqué mon absence ? Est-ce qu’un jour quelqu’un retrouvera mon corps en décomposition, enfouis dans un des sols de la ville ?

Pour être honnête, j’en doute. Je ne suis pas une personne défaitiste. Je suis juste rationnel. Qui devinerait ce que sont mes parents ? Des gens violents et tordus ? Quand j’y pense, c’est un miracle que je m’en sois sorti indemne tout ce temps.

Quand j’ai découvert les vidéos de ces viols sur l’ordinateur de mes parents, j’étais encore jeune. J’avais alors pensé qu’il s’agissait de viols simulés. Je pensais que cela relevait d’un très mauvais goût, mais je ne me sentais pas en droit de juger les intérêts sexuels de mes géniteurs.

Ce ne fut que plus tard, lorsque je retombai sur une vidéo du même genre, que je remarquai que le violeur portait sur son avant-bras un tatouage. Au même endroit et avec le même motif que celui de mon père. C’est à ce moment-là que mes parents me trouvèrent en train de visionner la vidéo. Je fus enfermé et battu pendant une semaine dans la cave.

Leur traitement eut raison de mon envie de tout révéler à la police. J’avais trop peur. Je n’avais aucune preuve, rien qui ne pourrait attester de mes dires. Mes parents sont des gens appréciés du voisinage, et ils se sont toujours fait un malin plaisir de me décrire comme étant un enfant perturbé. Personne ne m’aurait cru.

Personne ne remarqua mon absence, ni mon état.

Et lorsque j’ai rassemblé mon courage pour mettre fin à cette situation, je me suis fait prendre. Moi, que personne ne voyait jamais. Quelle ironie.

Lorsque ma mère a trouvé leur ordinateur dans mon sac de cours, elle est devenue folle. Elle était celle qui avait filmé, et elle avait probablement aussi participé aux viols. Elle a pris son couteau de boucher et m’a poignardé de nombreuses fois à l’estomac. La douleur que j’ai alors ressentie, je ne pourrais la décrire. L’imagination des hommes est trop limitée pour envisager cette sorte de sensation.

Et pourtant, au moment où j’ai compris que c’était la fin, que mon heure était venue, je me suis senti soulagé. Tout était fini. Ma mort était ma pénitence. Et voilà que je suis revenu.

J’erre comme une âme en peine. Comme ce que je suis.

Je m’allonge sur le sol, en plein milieu de la rue. Les gens me traversent. Je ferme les yeux. Mon cœur se serre. Je voudrais pleurer. Sentir la sensation de mes larmes couler le long de mes joues. Je voudrais rire. Pouvoir entendre distinctement le son de ma voix une dernière fois. Je voudrais… Je voudrais vivre. Je voudrais me réveiller, sortir de chez moi et courir. Sentir le vent dans mes cheveux, entendre le crissement des pneus. Sentir l’odeur du pain chaud de la pâtisserie près de chez moi. Embrasser une personne que j’aimerais. Me faire des amis. Me sentir aimé.

Au lieu de cela, je suis coincé dans ce monde aux couleurs ternes, sans odeur, aux bruits atténués. Je me sens comme dans une ville fantôme. Sauf que le fantôme, c’est moi.

Je me relève. Les cloches de l’église sonnent minuit. Bientôt, les rues se videront. Le vide me fait peur.

Je me dirige vers la banlieue résidentielle où j’habitais. Et sans m’en rendre compte, mes pas me mènent jusqu’à chez moi. Mon sang se glace quand je vois le portail en bois.

Pour moi, cet endroit représente l’enfer.

Mais alors que je m’éloigne, je vois la porte du garage se refermer sur le 4×4 de mes parents. Cela ne se peut pas… Ils ne peuvent pas continuer cela. Ce n’est pas vrai, n’est-ce pas ? Je n’avais jamais pensé à ce qu’ils puissent continuer cela. C’est impossible.

Je sens mes jambes trembler. Je sais que c’est physiquement impossible, mais je me sens sur le point de défaillir. Même mort, j’ai encore peur d’eux. Je suis toujours aussi faible. Je le serai toujours. Pourtant… Je dois y aller. Je le dois… Je ne peux pas rester à les contempler faire une fois encore. Il faut que je fasse quelque chose.

Je traverse les portes du garage. Ils ont déjà disparu. Je remarque une couverture couverte de sang à l’arrière de la voiture, et je serre les poings. La pauvre a dû tenter de se défendre tant bien que mal.

Je rentre dans cette maison, qui me parait maintenant si lointaine. Je sais où aller. Là où ils m’ont emmené alors que je me démenais pour rester en vie. La cave. Un endroit qui me terrifiait petit. Mes parents me racontaient que c’était là que se cachait le croque-mitaine, et que si j’y mettais un pied, il m’engloutirait et me dévorerait. Même maintenant, m’y rendre est difficile.

La cave est séparée en trois pièces étroites. Dans la première trainent des cartons. Je déglutis en entrant dans la deuxième. Une jeune fille est attachée à un lit, du sang dégoulinant de ses cuisses. Son visage est couvert de sang. Sur ses seins et son ventre, des marques de morsures et de griffures infectées. Elle doit être là depuis un moment déjà.

La haine, l’effroi, la peine, le dégoût… Les sensations s’accumulent en moi, sans que je ne sache quoi faire. Je reste juste figé, inutilement. Je ne peux pas croire à ce que je vois.

La jeune fille doit être à peine plus vieille que moi. Dix-huit ans, peut-être dix-neuf. Elle est évanouie. C’est alors que je vois ma mère qui se tenait derrière moi, et qui s’approche d’elle. Elle lui jette un sceau d’eau sur le visage et lui pince un téton ensanglanté.

La pauvre fille gémit et lève la tête vers elle. Aussitôt qu’elle la voit, elle se met à pleurer.

— Ta gueule ! hurle ma mère. Combien de fois devrais-je te dire que tes gémissements me donnent mal au crâne ?

— S’il vous plait, ne me faîtes plus mal. Je serai gentille et obéissante, murmure-t-elle.

Ma mère ne l’écoute pas et tourne la tête vers la porte. Mon père s’approche d’elle, un sourire carnassier sur ses lèvres.

— Il s’est calmé ?

— Il semblerait bien. Ah, ma chérie, quelle idée de génie ! Ce jeune homme va nous apporter la nouveauté que nous recherchions. Souhaites-tu d’abord jouer avec lui, ou bien le laisserons-nous s’occuper de notre petite invitée d’abord ?

Elle fait claquer sa langue, agacée.

— Tu es trop impatient, c’est ce que je déteste le plus chez toi. Torturons-le quelque jours, ne lui donnons pas à manger, et tu verras qu’il se montrera beaucoup plus obéissant. Baiser doit être sa récompense, pas sa punition. Autrement, son corps risque de ne pas coopérer.

Elle lance un regard dédaigneux à mon père, qui baisse les yeux.

— J’ai assez d’un incapable à la maison.

Mon père se force à sourire.

— Tu as raison, ma chérie, comme toujours. Désolé.

Il s’approche de lui et lui baise la joue.

— Bien, aujourd’hui, je te laisserai t’amuser autant avec elle que tu le veux, pour me faire pardonner.

Conquérante, je vois avec effroi ma mère retirer ses habits un à un. Je recule, ne voulant pas voir ce qu’il va se passer, et sursaute en voyant le mur apparaître devant mes yeux. A trop reculer, je me retrouve dans la troisième pièce.

Une seule forme se distingue dans cette pièce vide, et elle m’apparait distinctement. C’est la première fois que cela m’arrive. Je peux parfaitement voir le garçon châtain qui se tient devant moi. Il n’est pas fade. Ses couleurs sont éclatantes, et sa beauté incontestable. Je remarque ensuite les nombreuses plaies et ecchymoses sur son visage et sur son corps. Mes parents l’ont bâillonné et ont attachés ses mains avec une corde.

Mais ce n’est pas ce qui me choque. Non. C’est ses yeux. Ils sont plantés dans les miens. Comme si… Comme s’il me voyait.

Incertain, je me rapproche de lui et chuchote :

— Tu… Tu me vois ?

Après un moment d’hésitation, il hoche la tête. Il paraît surpris par ma question.

— Je suis désolé pour ce que mes parents t’ont fait, mais… Je ne peux pas t’aider.

Il se met alors à se débattre violemment. Son visage est contracté par la colère. Je recule, choqué.

— Arrête, s’il te plait ! le supplié-je.

Mais il ne m’écoute pas, et le bruit finit par attirer l’attention de mon père. Il ouvre violemment la porte. Il est furieux.

— Non mais tu vas arrêter ? hurle-t-il. Je t’ai déjà dit que les murs étaient insonorisés ! Ce que tu fais est inutile !

Mais le garçon n’arrête pas. Mon père le cogne au visage, et du sang commence à couler de son nez. Je comprends alors l’urgence de la situation.

— Arrête ! Arrête ! Ne comprends-tu pas qu’ils ne me voient pas ? Regarde-le ! Il ne m’entend pas !

Pour la première fois, ma voix m’apparait autrement qu’un chuchotement. Mais cela n’a pas d’importance. Le garçon s’arrête de gigoter et me fixe, les yeux écarquillés. Il fixe mon père et moi à tour de rôle. Mon géniteur lève d’ailleurs un sourcil, probablement persuadé qu’il perd la boule.

L’adolescent se calme alors, et mon père aussi.

— Bien, heureux que tu aies compris. Sois sage et tout se passera bien pour toi.

Aussitôt a-t-il quitté la pièce, je prends place à côté du garçon.

— Je m’appelle Elias. Tu es le premier à pouvoir me voir depuis… Eh bien, je ne sais pas. Les morts n’ont pas la notion du temps.

Je me mords les lèvres, hésitant. Je n’ai jamais été très doué pour parler aux gens.

— Est-ce que c’est la première fois que tu vois un mort ?

Il secoue la tête. Il me fait signe de m’approcher avec sa tête. Je fronce les sourcils et obéis… Je recule soudainement, comme brûlé. Je l’ai touché. On se regarde, et il commence à s’agiter.

— Chut ! Tu vas l’attirer !

Je me rapproche de lui et baisse le bâillon. Il paraît incrédule.

— Les morts que je vois… Ils ne te ressemblent pas, chuchote-t-il. Ils sont… En noirs et blancs, en quelque sorte.

— Oui, je sais. C’est pareil pour toi. Je ne peux pas toucher les humains, normalement. Ni les voir aussi clairement.

Je me sens étrangement excité… Il me sourit faiblement.

— Ecoute, Elias, il faut que tu m’aides à sortir.

Je recule aussitôt et me referme.

— Je… je ne peux pas. Ils te feront du mal avant que tu ne puisses sortir.

Il serre les dents. Il semble prendre sur lui.

— Ecoute… J’ai une famille. Des gens qui m’attendent. Tes parents ne me laisseront jamais partir. Ils vont me torturer. Me violer. Puis me tuer. Je ne peux pas prendre le risque de rester là. Je comprends que ce sont tes parents, mais ce qu’ils font… Ce sont des monstres.

Je porte une main à mon ventre, les yeux toujours baissés.

— Et moi…

— Pardon ?

— Et moi, ce qu’ils m’ont fait, qui ça importe ?

Il parait surpris. Puis son regard s’assombrit.

— Qu’est-ce qu’ils t’ont fait ?

Je baisse les yeux et ressert ma main sur mon t-shirt. Il semble comprendre et le relève lentement. Il le rabaisse aussitôt après avoir vu les entailles sur l’intégralité de mon ventre. Je le comprends, ce n’est pas beau à voir.

Un silence s’installe.

— Je m’appelle Drew, finit-il par dire.

Je ne réponds pas.

— Est-ce que tu resteras avec moi quand je mourrai, Elias ?

Je relève aussitôt la tête.

— Mais… Tu ne vas pas mourir…

— Oh que si. Aussitôt que ta mère comprendra que je suis gay, et que je ne peux pas avoir d’érection avec une femme.

Les bras m’en tombent. Puis, soudainement, mes nerfs craquent, et je me mets à rire. Je n’en ai pas envie, et pourtant…

Je me calme finalement.

— Ce n’est pas drôle.

Un silence s’installe. Je crois qu’il m’en veut.

Alors pour briser ce silence inconfortable, je m’entends dire :

— Je suis gay, moi aussi, je crois.

Son regard m’évalue et il passe sa main dans mes cheveux.

— Tu as de beaux cheveux bruns.

— Merci… chuchoté-je.

— Allez, aide-moi, Elias.

Je suis conscient que son sourire séducteur n’a pas d’autre but que celui de me faire fléchir. Je sais que si les choses avaient été autrement, il ne m’aurait même pas remarqué. Mais il me voit. Peu importe s’il me laisse ensuite. Je vérifie que mes parents aient quittés la cave, et revient près de lui.

Je détache ses liens, et me rassoit alors qu’il se lève.

— Mes parents sont assis devant la télévision. Il y a des armes dans la pièce d’à côté. S’il te plait, prends la fille. S’ils s’aperçoivent que tu es parti, ils la tueront avant l’arrivée de la police.

Je me blottis et cale mon visage entre mes genoux. Bientôt, je serai à nouveau seul, à errer dans ce monde sombre. Mais au moins, ces filles seront sauves. C’est le plus important. Je ne devrais pas ressentir cette tristesse à l’idée de laisser partir Drew.

Il passe sa main dans mes cheveux et quitte la pièce sans un mot.

Je n’entends plus rien. Le calme et la noirceur ont repris leur place dans mon monde.

Soudainement, une porte coulisse. Drew est couvert de sang. Il me prend par la main.

— La police arrive.

La fille n’est plus attachée au lit. Il m’a écouté. Il l’a emmitouflée dans une couverture. Elle est à moitié consciente, allongée sur le divan. Les corps de mes parents jonchent le sol. Je ne me sens ni satisfait, ni triste. Je les regarde simplement, comme s’ils n’étaient pas réels.

— Je n’ai même pas eu d’enterrement. Eux y auront droit, mais moi… Je ne sais même pas où est mon corps.

Drew enserre un peu plus ma main.

— N’y pense plus. A partir de maintenant, je serai avec toi…

Il se retourne vers moi et approche ses lèvres des miennes. Nos lèvres se joignent. Les sirènes de police retentissent au loin. Drew me sourit.

 

 

~*~*~*~

 

 

— Tu n’es pas triste ?

Drew relève la tête de son livre. Il se tourne vers moi et embrasse mon front.

— Pourquoi le serais-je ?

— Si tu voulais tant vivre, c’était pour ta famille…

— J’ai menti, Elias. Je ne voulais pas être torturé, ni violé. Ma famille et moi ne nous sommes jamais entendus.

— Mais tout de même… Ici, ce n’est pas le paradis, dis-je en montrant les murs blancs qui nous entourent et nous enserrent.

— Non, c’est avec toi, que c’est le paradis. Et puis, tu deviens de plus en plus fort. C’est marrant de te voir faire peur aux médecins dès qu’ils m’embêtent trop. Je crois qu’ils vont finir par croire que tu existes vraiment.

— Ca m’est égal, à moi.

— Peut-être, mais moi, je n’ai pas envie de nier ton existence. Et puis, tu te rappelles de la fois où l’on faisait l’amour et qu’ils nous ont surpris ? Je ne sais pas ce qu’ils ont vu exactement, mais ils faisaient une drôle de tête.

Je lui tape l’épaule.

— Ce n’est pas drôle.

— Bien sûr que si.

Je m’assois sur ses genoux et l’embrasse pour le faire taire.

— N’empêche que si tu continues, ils ne te laisseront jamais sortir. Ils ont même récemment augmenté ta dose de médicament.

— Tu les détruis pour moi, alors ça m’est égal.

— Drew…

— Ce n’est qu’une question de temps. Comme je l’ai dit, tu deviens plus fort. Tu peux toucher, voir et sentir de plus en plus de choses. Quand le moment sera venu, tu feras en sorte de me faire sortir, n’est-ce pas ?

— Et si ça tournait mal ? Un patient qui fuit… Qui sait ce qu’il pourrait t’arriver ?

Il attrape une de mes mèches de cheveux et l’embrasse.

— Mais tu me protègerais, n’est-ce pas ?

Le noir de ses yeux me fascine. Il semble chercher une réponse dans mon regard. J’hoche la tête.

— Personne ne nous séparera jamais.

Il me caresse le visage et rapproche nos lèvres.

— Si je venais à mourir, je reviendrais pour toi.

— Je sais.

— Un jour, quand l’heure sera venue… Je voudrais que ce soit toi qui me tue.

Il embrasse la paume de ma main.

— Avec toi, même la mort serait douce. Promets que tu le feras.

— D’accord, dis-je avec réluctance. Si c’est ce que tu veux.

— Bien sûr, que c’est ce que je veux. Avec toi, pour toujours et à jamais.

— Oui. Avec toi, pour toujours et à jamais.