APTOPIX Britain Northern Ireland Thatcher

Avant d’aller plus loin, je précise que la vraie image, celle qu’ont publiée des médias à travers le monde [1], c’est celle que j’ai reproduite en mortaise dans le coin inférieur gauche. JE suis responsable d’avoir remplacé une partie de cette image par une image de Lady Thatcher sur fond de stuc. Ce qui a attiré mon attention, c’est la qualité du jeu de mots plutôt que l’à-propos du message.

Et j’ajoute qu’aussi géniale puisse sembler cette association entre rouille et Dame de fer, elle n’en est pas moins odieuse à mes yeux. Aussi odieuse que la Poll Tax que la madame avait instituée, et qui aura causé sa perte.

« Dans le plus pur esprit du legs reçu de la Grande Dame, les funérailles d’État de Thatcher devraient être financées et organisées par le secteur privé, ce qui permettra d’offrir aux dignitaires et autres commensaux une commémoration de la plus haute tenue possible. De l’opinion du soussigné, l’héritage laissé par l’ancienne Première Ministre ne saurait s’accommoder de rien de moins et la présente proposition constituera une occasion unique de sabrer dans les dépenses de l’État et de rendre ainsi hommage au libéralisme économique dont la baronne s’était faite le fer de lance » [2]

C’était là le préambule d’une pétition qu’avait lancée sur un site très officiel du gouvernement de Sa gracieuse Majesté un certain Scott Morgan. Cette pétition avait recueilli 33826 signatures au moment de sa fermeture le 10 octobre 2011.

J’ai cru à une raillerie d’un goût douteux; à cette étape de ma propre vie, la mort est trop présente en moi [3] pour que je puisse tolérer de la voir ainsi être tournée en dérision. 

Comme le prescrit la loi anglaise sur les consultations publiques, au-delà de 100 000 signatures le sujet de cette privatisation devrait alors faire l’objet d’un débat à la Chambre des communes. La pétition a été lancée après que le Daily Mail ait dévoilé en décembre dernier le scénario des funérailles de Mme Thatcher. – Fabien Deglise, Le Devoir, 6 janvier 2012

À la suite de cet article du Devoir, un seul commentaire: Bonne idée! On sème ce qu’on récolte…! et ce n’est pas au petit peuple à payer pour les extravagances de gens de pouvoir…! Brillant, commentait non sans ironie The Guardian – identifié à l’intelligentsia travailliste en Grande-Bretagne: Thatcher serait sans doute très fière si la cérémonie pouvait engendrer des profits résultant de la vente des tickets, des droits de retransmission télévisée ou des produits dérivés. Ouf!

Mais là n’est pas le seul débat, de rappeler Slate, le 26 décembre 2011:

Les plans pour accorder des obsèques nationales à Thatcher ont été révélés le 12 décembre [NDLR: 2011] par le Daily Mail, selon qui ils incluent une cérémonie à la cathédrale Saint-Paul et une procession depuis Westminster, mais pas de survol militaire par la Royal Air Force. Selon le quotidien, une motion parlementaire sera nécessaire pour que la cérémonie obtienne le statut d’obsèques nationales; à défaut, elle constituerait un ceremonial funeral, comme cela fut le cas pour la reine-mère et la princesse Diana.  

The Telegraph était lui-même divisé sur la question des obsèques – un débat dont je rappelle qu’il se tenait du vivant de Thatcher. The Telegraph a jadis appartenu à Conrad Black – une bonne indication de sa ligne éditoriale conservatrice.

Le chroniqueur Will Heaven plaide pour des obsèques nationales à celle qui dirigea le pays de 1979 à 1990: son rôle de «chef de guerre» pendant le conflit des Malouines face à l’Argentine, le fait qu’elle a été la première femme à devenir Premier ministre et son statut d’«extraordinaire leader mondial» à l’époque de Gorbatchev et Reagan.

Peter Oborne, le chroniqueur politique en chef du quotidien, estime pour sa part que même si «elle a été une grande femme, un des six ou sept plus importants locataires de Downing Street en trois siècles», lui accorder des obsèques nationales constituerait «une insulte à beaucoup d’honnêtes patriotes».

Selon lui, la figure de Thatcher est trop polémique aux yeux de certains Britanniques pour se voir accorder le même honneur que des monarques, des héros de la guerre (l’amiral Nelson), des grands savants (Newton, Darwin) ou des Premiers ministres devenus figures de l’unité nationale comme Winston Churchill, pour qui des obsèques nationales avaient été organisées en 1965. – Slate, 26 novembre 2011

Funérailles d’État (State Funeral), ou funérailles protocolaires (Ceremonial Funeral)?

Ce ne seront pas des funérailles d’État, auxquelles, à l’exception de Churchill en 1965, seul le monarque régnant aura eu droit depuis 1901, au décès de la Reine Victoria. Les funérailles auxquelles Thatcher aura droit n’en seront pas moins grandioses et elles seront les plus coûteuses à avoir été tenues à Londres – et ce, même en tenant compte de l’inflation.

The Guardian propose un lien vers une note officielle déposée devant la Chambre des Communes, à Londres. Source: http://www.parliament.uk/briefing-papers/SN06600.pdf

Cette note mise à la disposition des parlementaires pour faciliter leur prise de décision établit la distinction entre les deux types de funérailles: dans le cas des funérailles d’état, une autorisation formelle doit en être donnée par le Parlement, et ce sont des marins de la Royal Navy qui tirent le cercueil monté sur un affût de canon (gun carriage), alors que dans le cas de simples Ceremonial Funerals, c’est un attelage de chevaux qui tire l’affût.

Le cercueil quittera Westminster dans un corbillard, avant d’être placé sur un affût tiré jusqu’à la cathédrale St.Paul par le King’s Troop Royal Artillery. 

Gun Salute In Hyde Park Marks The Queen's 83rd Birthday

Au décès de Lady Di, Westminster avait refusé de déployer les drapeaux à mi-mât, et la réaction du bon peuple ne s’était pas fait attendre; aussi, dans le cas de Lady Thatcher, la décision de mettre les drapeaux en berne a été immédiate!

Disraeli s’était vu offrir des funérailles d’État; il avait décliné. Quant à Thatcher, elle avait été consultée de son vivant, et le mode retenu correspond à ses volontés et à celles de sa famille. Il ne lui avait pas paru approprié d’être exposée en chapelle ardente et, en raison des coûts afférents, elle a également refusé que soit tenu un défilé aérien.

Reste que toute modeste qu’elle soit, la cérémonie promet de coûter plus cher que les hommages rendus à Churchill ET la princesse Diana réunis, après ajustements dus à l’inflation. Ça reste une somme énorme, avec laquelle ils seront nombreux parmi les Britiches à être en désaccord. Surtout que plusieurs d’entre eux ont toujours la Poll Tax de travers dans la gorge!

La Poll Tax

Or, à cette époque, Margaret Thatcher introduisait sur son île la fameuse « poll tax ». Cet impôt par capitation, qui réformait l’antique taxe d’habitation, traitait d’égale manière la Reine en son château et la famille ouvrière dans sa cité minière. Un an et quelques émeutes plus tard, en novembre 1990, Margaret Thatcher était putschée par son parti, victime d’une révolte fiscale inédite. La Dame de fer s’est perdue, oubliant que chacun doit payer l’impôt selon ses capacités. Les pauvres comme les riches.Arnaud Leparmentier, Le Monde, 10 avril 2013

Poll Tax riots, London 31 March '90

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[1] Cette image – prise à West Belfast (Irlande du Nord) -peut être vue dans le Haaretz, le Japan Times, le Boston Herald, The World News Digest, le Seattle Times, le Washington Post, le Chronicle Herald (Halifax), le World Tour Digest; la copie sur laquelle j’ai travaillé provient du Haaretz israélien. Elle est commentée le 13 avril 2013 par Rex Murphy, dans le National Post: la courtoisie britannique s’éclipse sous un déluge de commentaires anti-Thatcher infects

[2] Dans sa version originale:

« In keeping with the great lady’s legacy, Margaret Thatcher’s state funeral should be funded and managed by the private sector to offer the best value and choice for end users and other stakeholders. The undersigned believe that the legacy of the former PM deserves nothing less and that offering this unique opportunity is an ideal way to cut government expense and further prove the merits of liberalised economics Baroness Thatcher spearheaded.« 

[3] Ma fille, son conjoint et leurs deux enfants sont décédés en janvier dans un accident de la route dont le rappel des images me demeure insoutenable.