blancLe doute n’était plus permis. Ou bien la machine à laver avait un réel problème, ou bien l’eau qui arrivait par les canalisations n’avait pas la pureté promise par le service des eaux de la ville. Depuis quelques temps, la blancheur du linge laissait à désirer. La soudaine apparition de traces verdâtres m’incita à prendre les choses en main au plus vite. Si je n’agissais pas rapidement, linge de maison et vêtements seraient rapidement bons à jeter. Savoir que je portais des sous-vêtements maculés de taches disgracieuses n’était déjà pas très agréable, mais porter des chemises de couleur claire zébrées de traînées olivâtres m’était insupportable.

Quelques jours plus tard, une flaque d’eau s’étalait devant la machine  alors qu’elle était en train d’essorer. Je n’avais plus qu’à  contacter le SAV, qui règlerait la situation en un rien de temps. Le technicien démonta l’engin pièce par pièce, tout en fredonnant une déchirante version de My Way. Quand tout fut terminé, je ne sais ce qui me stupéfia le plus : le fait d’apprendre que la machine n’avait aucun problème et fonctionnait à merveille ou la découverte du montant inscrit sur la facture. Devant ma détresse, le technicien me suggéra de changer de lessive. Aussitôt dit aussitôt fait. Le rayon des lessives et adoucissants regorgeait d’une débauche de boîtes et de bidons de toutes tailles. Mon choix se porta sur une marque un peu chère, mais particulièrement efficace, d’après le descriptif. On nous promettait monts et merveilles : les couleurs reprenaient vie, le blanc était plus blanc que jamais. Les hôtels de luxe les plus fastueux se l’arrachaient, si l’on en croyait les témoignages. Peine perdue. Non seulement les traînées disgracieuses persistaient, mais le samedi soir la machine se mit soudain à hoqueter violemment.

Au même moment, au journal télévisé, une information attira mon attention. Certaines multinationales étaient accusées de mensonge envers les consommateurs.

— Méfiez-vous, disait un invité, elles essaient d’abuser de votre crédulité. Votre naïveté est leur fond de commerce. Leurs publicités sont mensongères. Souvenez-vous, dans les années 80, on expliquait déjà aux téléspectateurs que les enzymes gloutons étaient capables de venir à bout de n’importe quelle tache. L’enfance de l’art pouvait-on lire dans les encarts publicitaires des magazines, tant leur voracité était légendaire. Ils ont disparu aussi vite qu’ils étaient apparus et plus personne n’en a entendu parler. Jusqu’à la semaine dernière.

— Vous voulez dire que les nouvelles campagnes publicitaires vont nous resservir ces ridicules petits personnages ?

— Détrompez-vous ! Ils ne sont pas aussi ridicules que vous pouvez le penser. En réalité, ces petits  diablotins aux dents acérées n’avaient rien d’angélique. Ils n’ont pas tous été éradiqués. Quelques spécimens ont survécu et reviennent nous empoisonner la vie.

— Les rumeurs sur les machines à laver qui salissent et usent le linge seraient donc fondées ?

— Bien sûr ! Vous allez comprendre tout de suite. Voici un petit film que j’ai réalisé. Il s’agit d’un enzyme glouton grossi cinq cent fois au microscope.

L’image d’une bouille ronde aux yeux exorbités remplit alors l’écran. La folie se lisait dans ces yeux qui tournaient en tous sens, de façon totalement désordonnée. La bestiole était assez effrayante mais le devint plus encore lorsque sa bouche immense s’ouvrit en grand, découvrant deux rangées de dents bien pointues.

— L’utilisation par les industriels de nouvelles technologies  a provoqué des mutations chez ces sales bêtes. Elles  sont devenues dangereuses, elles dévorent tout, les taches, les fibres du tissu, et s’attaquent sournoisement aux machines les plus sophistiquées. Leur pouvoir est dévastateur car aujourd’hui leur taille a été multipliée par vingt. Le simple contact de l’eau les réactive instantanément et certaines ont déjà fait de gros dégâts.

Mes poils se hérissèrent car au même moment la machine à laver émit un épouvantable gémissement. Ses parois étaient en train de se fendiller. J’eus à peine le temps de prendre mes jambes à mon cou que le hublot explosait en mille morceaux. Sur l’écran TV, une vision d’horreur s’étalait sous mes yeux.

— Ca a commencé ! s’écriait l’invité du journal télévisé.

Une carte du monde montrait les villes déjà touchées par le fléau.

— Vous devez enfouir au plus vite bidons et paquets de lessive, les mettre immédiatement au sec, hors d’état de nuire.

Je n’eus pas le temps de réagir. Le col de ma chemise se mit à rétrécir sous l’assaut des enzymes gloutons qui s’y étaient réfugiés. La sueur qui dégoulinait sur ma nuque venait de les réactiver. Je suffoquais et, privé d’air, m’effondrai sur le sol, vidé de mes forces. Pour moi, il était déjà trop tard.

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Voici ma participation au défi
LES PLUMES à thème n°6 (Innocence)  lancé par Asphodèle
sur le blog  Les lectures d’Asphodèle .

Les mots imposés :

Blancheur – doute – débauche – enfance – pureté – accuser – angélique – temps – diablotin – naïveté – mensonge – fredonner – fastueux – flaque.

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Photo Gertie_DU avec l’aimable autorisation de son auteur

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Les coulisses de l’histoire

La blancheur a été le déclencheur et j’ai du coup un peu zappé l’innocence. Quoiqu’on peut y voir un peu l’innocence du consommateur, manipulé par les media…

Quant à la photo, j’ai choisi quelque chose de plus zen qu’un enzyme glouton pour vous éviter de faire des cauchemars.