La corrala la ilusión à Séville

La corrala la ilusión à Séville

Parfois la réalité vous frappe sans que vous ayez cherché à vous retrouver en face d’elle. Et pourtant, elle arrive toujours de face, c’est vous qui ne l’aviez pas vue. La plupart du temps, c’est comme ça qu’elle agit. On essaye de l’éviter, on se ferme les yeux, le plus fort possible, on se dit : « tout va bien, je vais bien, tout va bien » et puis paf ! elle vous frappe en pleine figure, dans un élan de générosité de sa part, j’imagine, parce que son intérêt, à elle, c’est de ne pas vous laisser dans l’ignorance. Donc elle m’a frappée l’autre jour, gentiment, quand même, parce qu’elle m’aime bien, je crois, mais quand même. Et qu’est-elle venue me dire ? « Tu vis dans un pays où il y a des problèmes, de gros problèmes. » Ça paraît évident comme ça, mais tant qu’on ne les a pas vus, les problèmes, on s’en fout en fait. C’est ce qui arrive à la grande majorité de notre classe politique : eux, ça va, donc le reste, on s’en tape. Et je dis « notre classe politique » en pensant à l’espagnole, à la française, à l’européenne… vous voyez ce que je veux dire, n’est-ce pas ?

Donc je vis dans un pays où il y a des problèmes, de vrais problèmes. Pourquoi ? Parce que je vis dans un pays qui n’a jamais vraiment appartenu au premier monde, celui « tient la poêle par le manche » comme le dit une expression castillane, en laissant entendre que c’est aussi celui qui fait frire les œufs, les haricots, la bidoche, ou ce que bon lui semblera. L’Espagne n’a jamais appartenu à ce monde. Tout au plus, on peut dire qu’elle faisait partie du deuxième monde, celui qui vient juste derrière, qui n’est pas trop mal logé, mais qui ne tient pas la poêle par le manche. Si vous voyez ce que je veux dire. D’ailleurs, avant de faire partie du deuxième monde, elle faisait partie du Tiers-Monde, celui-là on le connaît bien. En fait, pas si bien que ça, parce qu’on évite d’y mettre les pieds pendant une période plus prolongée que les vacances de la Toussaint, mais on en a entendu parler. Beaucoup. En fait, on en est même saturé. Ce qui fait le malheur de ce pauvre Tiers-Monde qui aimerait bien perde un petit peu de renommée histoire de pouvoir se reconstruire en paix. Mais on ne le laisse pas faire. Entre autres raisons parce que si le Tiers-Mode cesse d’être le Tiers-Monde, alors il est fort probable que le premier monde doive partager sa part.

Que s’est-il passé avec l’Espagne ? Et bien de pays du Tiers-Monde, avec toutes les caractéristiques possibles, si vous ne me croyez pas, allez donc voir le documentaire de Buñuel sur l’Estrémadure des années 30, vous verrez, c’est tellement pittoresque qu’on pourrait y passer ses vacances de la Toussaint, elle a été promue au rang de « pays du deuxième monde qui croit qu’il fait partie du premier » grâce à la mort de Franco, au « je suis le roi ! » de Juan Carlos et à l’aide européenne.

 

Alors, évidemment, ça a flambé. On est riche, on peut construire, on peut acheter. On ne va pas s’en priver ! Et comme le niveau moyen d’éducation des espagnols était proche du niveau de la mer, ça n’a pas manqué d’acheter, du « ladrillo » comme on dit ici, en prenant des crédits à taux variable sur 30 ou 40 ans. Tout cela avec la bénédiction des banquiers qui ne manquaient pas d’en rajouter dans le conseil financier : « et pourquoi pas acheter une deuxième voiture, et un garage, et une maison de campagne, et, et, et, achetez ! achetez ! achetez ! » Et c’est ce qu’ils ont fait. Quand on descend de serfs qui labourent la terre des autres, et c’est tout particulièrement le cas en Andalousie où la mentalité est encore très imprégnée du système de castes – on appelle le propriétaire terrien pour lequel on travaille « el amo », ce qui veut dire le maître – atteindre le statut de propriétaire, même si c’est d’un ridicule appartement construit dans les années 70 avec de la mauvaise brique, ça doit faire quelque chose. Et ne parlons pas de ceux qui étaient aux commandes de l’État : on construit par-ci, on construit par-là, on pousse à la consommation, on s’en met plein les poches au passage, et on oublie de se rappeler que l’argent européen, il s’appelle revient.

Alors un jour l’Europe décide qu’elle a assez donné, que maintenant elle voudrait bien reprendre, et le problème, c’est que la cigale a dansé tout l’été, et comme en Espagne il fait toujours beau, n’est-ce pas, l’été, ben il a vachement duré. Et comme ceux qui s’en étaient mis plein dans les poches ne veulent pas admettre leurs erreurs et essayer de les réparer, et bien ils font comme on a toujours su faire dans les républiques bananières : ils tapent sur celui qui se trouve en bas. En l’occurrence sur le pauvre abruti qui pensait être heureux avec sa maison achetée avec un crédit à taux variable sur 30 ans. On ne lui avait pas dit qu’en 30 ans, il y avait une probabilité de crise de 300%, et que son hypothèque de 350 euros par mois pour payer sa maison, elle allait très sûrement passer à 1000 euros, voire plus, que, comme ce serait la crise, il perdrait très probablement son travail et qu’avec son chômage de 400 euros par mois, il ne pourrait pas payer sa maison, qu’il n’aurait pas pu payer de toute façon, parce que même quand il travaillait, les 1000 euros, il avait du mal à les gagner. Et voilà qu’il se retrouve sans travail, avec la banque au cul qui, au lieu de le pousser à l’achat, le pousse à la liquidation de ses dettes (puisqu’elle-même en a cumulé un certain nombre, environ 40 milliards) et lui donne quatre mois pour s’en sortir. Au bout de quatre mois, comme il ne s’en sort toujours pas, la banque crie « à l’abordage ! » avec la bénédiction du gouvernement, et vient saisir le joli appartement en briques des années 70, expulse la petite famille au complet, Monsieur, Madame, éventuellement enceinte, et les quelques enfants, et met tout ça aux enchères. Et n’allez pas croire que la petite famille à la rue est au moins libérée de ses dettes ! Non, non, non, elle continue à payer, un bien qui ne lui appartient plus, qu’on va essayer de refourguer à un riche du Qatar, de Dubaï, de Chine ou de Russie, qui pourra payer cash, et auquel, en remerciement, on octroiera sans soucis le permis de circuler dans tout l’espace de Schengen. Et puisque notre petite famille au complet ne peut évidemment toujours pas payer ce qu’on lui a repris, les banquiers cherchent dans leurs papiers qui s’était porté caution, les parents, évidemment, qui, eux, ont terminé de payer leur appartement, puisqu’ils ont plus de 80 ans, mais qui se retrouvent eux aussi avec leur bien saisi, parce que, manque de chance, leur retraite de 400 euros chacun (dans le cas où les deux seraient encore en vie) n’arrive pas à couvrir les dettes de leur rejeton. Du coup, grâce à ces messieurs les banquiers, c’est vraiment toute la famille López, García, Rodríguez, Serrano, Montilla, Pérez, Herrera, et un long etcétéra, qui se retrouve à la rue, avec, comme seule option possible, l’obligation d’aller squatter l’un des nombreux immeubles vides et à moitié en ruine de la ville.

Jean-Claude Junker, président de l'eurogroupe, "étrangle" le ministre espagnol de l'économie, Luis de Guindos

Jean-Claude Junker, président de l’eurogroupe, « étrangle » le ministre espagnol de l’économie, Luis de Guindos

Et c’est plus ou moins à ce moment-là que la réalité vient me faire coucou. Parce qu’il se trouve que l’un de ces immeubles en ruine se trouve tout près de chez moi, et on l’appelle la « corrala la ilusión », ce qui veut dire, en gros, la cour de l’espoir, faisant référence à ce vieux système des années franquistes, quand les sévillans étaient trop pauvres pour vivre dans des appartements ou des maisons, et se réunissaient dans un « patio de vecinos », une maison organisée autour d’un grand patio dans lequel on cultivait quelques légumes et on élevait des poules, avec plusieurs mini-chambres distribuées autour du patio dans lesquelles vivaient des familles entières. Dans la corrala la ilusión vivent plusieurs familles, des gens normaux comme vous et moi qui ont eu le malheur de croire au miracle économique de l’Espagne des années 90 et 2000, et qui maintenant se retrouvent sans travail, sans toit, avec les impôts au cul, obligés de bouloter au noir, avec comme seul remède contre l’injustice de la crise, la solidarité qui se forme entre ceux qui ont tout perdu et ceux qui savent qu’ils peuvent tout perdre.

Moi, les ONG, les associations, les trucs comme ça, c’est pas mon genre. Je le reconnais, je suis une individualiste dans l’âme et je ne suis pas née du mauvais côté de la barrière. Mais il se trouve que le petit-ami d’une de mes amies est chanteur. Cantautor, plus précisément. Et il chante dans un endroit qui s’appelle La Estación, pas loin de chez moi justement. Il y a un article dans ce blog sur le lieu. Et il se trouve que Rubén Marquez, puisque c’est son nom, est un garçon engagé. Et hier, avec deux de ses amis, Ismael Sanchez et Antonio Amuedo, il a donné un concert. Coût de l’entrée : un paquet de riz, de lentilles, du lait, de l’huile, des pâtes, n’importe quelle denrée non périssable qu’on pouvait apporter pour filer un coup de main à tous les habitants de la corrala la ilusión. Je me suis dit que c’était un bon troc à faire et j’y suis allée avec mon paquet de lentilles, mes biscuits Maria et une boîte de fabadas la Asturiana, il n’y a que lorsqu’on vit en Espagne qu’on sait ce que c’est. Et j’ai assisté à un moment de solidarité musicale, j’ai découvert quelques-uns des visages de ces gens qui ont tout perdu, émus qu’on vienne remplir une salle pour leur cause, et je me suis dit que, depuis mon individualisme, je pouvais peut-être faire quelque chose, tout de même, de temps en temps. Parce que c’est grâce à des milliards de gouttes d’eau qu’on remplit les océans.

Rubén Marquez, Antonio Amuedo et Isamel Sánchez à la Estación

Rubén Marquez, Antonio Amuedo et Isamel Sánchez à la Estación