Cette nouvelle a obtenu le Prix Agostino 2013 décerné par le festival Quais du Polar de Lyon, en partenariat avec le festival Justice/Injustice de l’Opéra national de Lyon (qui l’a éditée en plaquette). Plus d’infos sur le site de Quais du Polar. On notera aussi un début de lecture par deux comédiens sur le Facebook de l’Opéra de Lyon, ici.

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La petite traductrice

Ce matin, la petite traductrice sèche les cours.

Son père appelle l’école pour dire qu’elle sera absente, et quand il a du mal à comprendre le monsieur au téléphone, elle lui souffle des phrases qu’il répète aussi distinctement que possible.

Ils arrivent à la préfecture quinze minutes après l’ouverture. Le retard, ici, personne ne le réprimande. Cela signifie juste que le ticket numéroté vomi par la machine indique vingt-cinq personnes avant vous, et qu’il faut espérer passer avant la fermeture des bureaux à midi. Sous peine de devoir rappeler l’école le lendemain.

La petite traductrice laisse ses parents s’asseoir sur les derniers sièges libres, chacun d’un côté du hall d’accueil. Le guichet des étrangers fait partie d’un demi-cercle de vitrines où l’on distribue aussi des papiers pour les voitures ou pour les gens qui peuvent en conduire une. Obtenir des papiers semble assez simple quand on est une voiture.

Chaque guichet a sa propre série de tickets. Quand le bip retentit, il faut vérifier si c’est sa « file » qui avance, et se précipiter quand sort le bon numéro : les employés n’attendent pas les distraits, ils les considèrent comme partis, lassés de trop attendre.

La pendule au-dessus de la porte prétend qu’il est déjà onze heures, mais passé un instant de panique, la petite traductrice se rend compte qu’il s’agit encore de l’heure d’été, obsolète depuis deux semaines. Elle file le montrer à son père pour qu’il ne s’inquiète pas.

— Elle a raison, la gamine ! s’exclame un Français en remarquant son geste. Tu m’étonnes qu’on attende autant, ils n’ont même pas quelqu’un pour mettre les horloges à l’heure !

Patienter. Déchiffrer les affiches qui parlent de développement durable et d’économies d’énergie. Une femme téléphone bruyamment à son employeur pour dire qu’elle sera plus en retard que prévu ; une Asiatique de trois ou quatre ans, engoncée dans une doudoune violette, s’amuse à pousser un garçon noir du même âge qui la regarde avec de grands yeux écarquillés.

Bip. Voilà, c’est le bon.

L’employée parle à ses parents, mais c’est la petite traductrice qui comprend, trente centimètres plus bas ; elle tient la main de son père, appuie une fois quand il doit dire oui et deux fois quand il doit dire non. Même si de nombreux mots restent obscurs – ceux que l’on n’apprend pas à l’école –, le sens général n’est jamais difficile à comprendre. Pour ce dossier-là, il faut passer dans un bureau. Attendre encore.

Midi à la pendule, onze heures en vrai. Pour le bureau, pas de numéro : il faut se renseigner, repérer qui doit passer juste avant soi, se planter devant la porte.

Là-dedans ils sont deux, assis derrière un bureau individuel. Le plus jeune, en costume, la petite traductrice ne l’a jamais vu. Les nouvelles instructions venues de Paris sont-elles si dures à comprendre ? Les fonctionnaires habituels ont-ils eux aussi besoin d’un traducteur ?

Elle s’assied près de son père tandis que sa mère reste debout, appuyée contre un placard. L’homme en costume pose la première question ; la petite traductrice laisse son père bredouiller quelques mots, puis répond à sa place.

— Trois ans, monsieur. Nous sommes en France depuis trois ans.

Échange de regards. Il a compris, mais demande quand même. Les adultes de bureau ne peuvent pas s’empêcher de demander ce qu’ils savent déjà.

— Tes parents ne parlent pas français ?

— Pas très bien.

— Et toi, tu es scolarisée ?

Évidemment, sinon elle ne parlerait pas la langue. Mais c’est un adulte de bureau.

— Oui.

— Depuis combien de temps ?

— Deux ans.

— Tu es en quelle classe ?

— CM2.

— Ça se passe bien ?

— Oui.

— C’est quoi, votre nom de famille ? interroge l’autre homme, plus âgé.

La petite traductrice répond. Il pianote sur l’ordinateur, fronce les sourcils.

— C’est bizarre, je ne trouve pas. Tu écris ça comment ?

La petite traductrice épelle. Lui dit qu’il peut essayer comme ci ou comme ça, au cas où.

— Non, j’ai vraiment rien. Enfin c’est pas grave.

Rester calme. Ne pas bouger. Ne pas lui faire remarquer que s’il leur avait donné un dossier, la dernière fois, ou celle d’avant, l’ordinateur saurait quelque chose. Les adultes n’acceptent pas que les enfants les contredisent. Et les adultes qui ont plus de pouvoir que d’autres n’acceptent ça de personne.

— Je vois, reprend le jeune. Tes parents ont reçu une OQTF ? Une Obligation de quitter le territoire français ?

— Oui.

Soupir.

— Dans ce cas, ils sont conscients qu’ils doivent rentrer dans leur pays. Leur situation ne répond pas aux critères de régularisation de la nouvelle circulaire. Il n’y a rien à faire.

— Donnez-moi le dossier quand même.

Les deux hommes se penchent vers elle, comme s’ils n’étaient pas sûrs d’avoir bien entendu.

— On vient de te dire qu’il n’y a rien à faire, dit le plus vieux.

— C’est pas vous qui décidez. C’est le préfet.

Des mots sortis tout seuls. Parce que vrais. Parce que son père, si grand, si fort, se met à trembler dès qu’on lui parle de rentrer chez lui, où l’attendent des méchants plus grands et plus forts.

Le vieux marmonne un truc incompréhensible et retourne à son écran qui ne sait rien. Le jeune reste bouche bée. Chef, mais jeune. La première fois qu’il parle papiers avec une enfant ? Et c’est à lui de choisir.

La petite traductrice s’avance, tend la main. Elle sourit. On ne refuse rien à une fillette qui demande un bonbon.

— Un dossier, monsieur. S’il vous plaît.

Secondes figées qui s’alignent. Puis, lentement, l’homme sort une liasse de feuilles du tiroir. Le vieux lève les yeux au ciel.

Elle referme ses doigts sur le dossier, mais l’autre ne le lâche pas tout de suite.

— Tu sais que ça ne servira à rien, on est d’accord ?

Non, la petite traductrice ne sait pas. Ce n’est qu’une enfant qui apprend chaque jour des mots bizarres. Ce matin, elle n’est pas allée à l’école. Elle est restée avec ses parents. Elle a joué à un drôle de jeu, et elle a gagné. Cette fois.

— Merci, monsieur.