Le train

Ce matin, curieusement, elle n’entendit pas le train. Elle pensa s’être réveillée trop tôt, ou alors … était-elle devenue sourde ? Elle bougea et entendit les grincements du sommier.

«  Non, mes oreilles marchent encore bien mais alors, que se passe-t-il donc ? »

D’un trait, l’information lui revint à l’esprit.

– Ah ça y est, les travaux vont commencer.

Ainsi en avait décidé la SNCF. Le trafic allait doubler dès le printemps prochain sur cette voie de chemin de fer secondaire reliant deux petites villes de province engoncées dans leur bourgeoisie passéiste.

Grand-mère ne se demanda pas un instant si ce serait mieux ou plus mal.

 » On prendra ce qui vient  » dit-elle à voix haute avec ce fatalisme empreint de sagesse que confère la vieillesse quand, malheureusement, l’avenir est dans le passé.

Jusqu’à présent, il ne passait que six trains par jour et, pour elle, c’était presque une joie. Sa chambre était située à l’arrière de la maison. C’était autrefois la maison des métayers du château, typiquement bressane dans ses formes, bien proportionnée, mais malheureusement les colombages avaient été en grande partie cachés par un crépi lisse comme cela s’est beaucoup fait dans les années 50 et 60. Elle avait quand même échappé aux persiennes métalliques et avait gardé ses volets en bois peint dans lesquels un cœur avait été découpé pour laisser passer la lumière du jour, indiquant ainsi qu’il était temps de se lever. Sur la gauche, les grands arbres du parc, platanes, cèdres, sapins, chênes millénaires, formaient un écran si dense qu’il masquait entièrement le château et le soleil du matin ; sur la droite, un haut mur d’enceinte s’effritait sans que personne ne songea à l’entretenir.

Grand-mère se leva, ouvrit les volets, mit à chauffer de l’eau dans la bouilloire pour faire sa toilette, prépara la cuvette de plastique sur l’évier en pierre et regarda par la fenêtre. La brume de fin d’automne sur la Bresse était bien épaisse et elle apercevait à peine la voie de chemin de fer pourtant toute proche.

Elle fit sa toilette, soigneusement, déposa quelques gouttes d’eau de Cologne sur son cou, s’habilla, prépara tranquillement son bol de café au lait dans lequel elle mit à tremper un morceau de brioche un peu rassie restant de la visite de ses petits-enfants le dimanche précédent.

Puis elle sorti dans le jardin, retira quelques brins d’herbe des dernières scaroles. Les poireaux étaient couverts de rosée. Elle en arracha un et alla prendre deux carottes, quelques pommes de terre, hésita entre les choux et les navets et se dit qu’elle aurait bien le temps d’en manger cet hiver. Elle rentra préparer sa soupe. Faire de la soupe pour une personne ! Elle, qui pendant la majeure partie de sa vie avait élevé une famille nombreuse dans cette ferme où tout le monde habitait ensemble, avait cuisiné chaque jour la soupe aux haricots ou la potée pour une bonne douzaine personnes en comptant les petits.

Le grondement du train de dix heures lui manqua. Depuis dix-huit ans, elle se levait après le passage du premier train, allait cueillir ses légumes quand passait le deuxième, faisait la vaisselle de midi avec le troisième et ainsi de suite. Sa vie était rythmée par les six passages du train et elle ne regardait jamais sa pendule.

 » Quel vide  » pensa-t-elle,  » si au moins ma fenêtre donnait sur la route « .

Le passage des trains constituait sa seule distraction, et la voie ferrée son seul horizon, mais si les trains commencent à défiler les uns derrières les autres à toute allure, alors cela deviendra une calamité. La vibration des vitres sera presque constante. Les oiseaux habitués à venir picorer les miettes de pain autour du banc de jardin sous le cerisier allaient s’envoler dans l’affolement. Les mésanges et les rouges-gorges sont si peureux ; et la minette, elle risquera de se faire écraser.

« Ma foi, que peut-on y faire ? J’ai quelques mois de répit pour me faire à cette idée.  C’est sûr que le petit signe des cheminots sur leur draisine en fin d’après-midi va bien me manquer. Peut-être devrais-je demander à mon gendre d’installer le banc de l’autre côté de la maison au printemps ? ainsi, je serais près de ma fille chérie, mais je ne voudrais pas non plus la déranger, et aussi, je serais moins tranquille pour compter les mailles de mes napperons, mais je verrais passer les voitures, c’est mieux que le sifflement des trains l’un derrière l’autre. Enfin, à mon âge, je suis bien obligée de prendre ce qui vient, c’est comme ça »

Une vieille femme qui attend la fin du jour, qui s’en soucie ?