La mondialisation libérale implique, à terme, de reléguer les classes populaires aux marges de la société. Le « trickle-down » cher aux anglo-saxons, selon lequel toute richesse jaillirait du haut de la pyramide sociale pour ruisseler jusqu’à la base, est un mirage. Sur les quinze dernières années, le salaire médian a baissé aux États-Unis ; quant au salaire minimum, il a reculé de plus de 15 % en trois décennies. Si la situation est moins dramatique dans notre pays, de très nombreux individus n’ont pas vu leur horizon s’éclaircir. Le revenu médian a pour sa part peu ou prou stagné en 15 ans, surtout si l’on tient compte du fait que les dépenses de logement sont mal intégrées dans l’indice des prix à la consommation, qui sert à « déflater » les revenus courants pour les transformer en revenus constants, gage d’une comparaison d’année en année. Nous avons maintenant le recul autorisé par trois décennies d’expérimentation libérale. Et le résultat est sans appel : les classes populaires des pays riches sont les laissées-pour-compte de la mondialisation.

En fait, l’idéologie libérale est, quoiqu’on en dise, solidaire d’une vision essentialiste, c’est-à-dire raciste, des choses. Elle fonctionne à la manière du discours religieux, avec ses dogmes et ses tabous. Puisque le libre jeu des forces du marché apporte le bonheur, ses défaillances sont à imputer aux insuffisances des individus qui en sont les victimes. Donc si trois décennies de thérapies libérales entraînent dans leur sillage chômage et exclusion, c’est-à-dire, in fine, insécurité (rappelons que plus de la moitié des entrants en prison était sans emploi au moment de l’inculpation) on va en occulter les causes sociales et se contenter de ne présenter que des faits, accréditant en douce l’idée que le crime dérive de la nature immuable du criminel – de couleur, de préférence.

En inclinant à ne voir que des individus là où jouent les mécanismes sociaux, le libéralisme enferme chacun dans une assignation identitaire : ce seraient ainsi les différences de caractère qui expliqueraient (presque) tout, de l’éclatante réussite du self-made man au chômage de longue durée du fainéant qui se goberge sur les allocations et autres revenus d’assistance. Le système s’efface devant les fraudes, et la main invisible devant les responsabilités individuelles. Dans le discours moralisateur qui a imprégné les consciences et les discours, soit l’on considère que la victime n’a que ce qu’elle mérite, au besoin en mobilisant les images les plus éculées (les cigales contre les fourmis, les fainéants contre les bosseurs, etc.) soit l’on pointe du doigt les manipulations et la folie des grandeurs des financiers – toujours des individus, presque jamais des mécanismes économiques. Ce faisant, on s’interdit de remédier aux causes profondes de la crise.

Si l’explication en termes de différences ou de responsabilités individuelles tourne court, ce n’est pas parce que les individus sont démunis ou que leur action (ou leur inaction) ne change rien à leur sort. C’est en raison d’un autre phénomène : la disjonction de la micro et de la macroéconomie. Au niveau micro du chômeur, c’est bien l’ardeur et l’énergie qu’il mobilise qui, toutes choses égales par ailleurs, peuvent faire la différence et lui permettre de décrocher un emploi par rapport à son voisin. Pourtant, au niveau  macro du pays, cela ne change rien. Pour le comprendre, un détour par une métaphore s’impose. Imaginez un énorme train susceptible de contenir au maximum 22 millions de passagers. S’il y a 25 millions de personnes qui veulent emprunter ce train, il restera toujours à quai 3 millions de malheureux. À l’échelle individuelle, la rapidité et la détermination permettent de sauter dans le wagon. Mais, quoiqu’il arrive, cela n’exerce pas d’influence sur le fait que la capacité maximale du train est de 22 millions de passagers. Même si les 25 millions d’individus voulaient à toute force entrer, quitte à grimper sur les épaules de leurs voisins, cela ne changerait rien. Remplacez maintenant train par « marché du travail » et passagers par « demandeurs d’emploi ». Pour que la volonté individuelle puisse infléchir le cours des choses, il faudrait qu’il y ait plus de 3 millions de personnes qui ne veulent absolument pas pénétrer dans un wagon ; dans ce cas-là, et ce cas-là seulement, les inciter ou les contraindre à manifester plus d’envie aurait un effet. Mais on peut douter très fortement que cela soit bien le cas, dans un pays où 40 % des chômeurs ne touchent ni allocation ni RSA, notamment parce que le gros des bataillons a moins de 25 ans, condition presque sine qua non pour toucher le remplaçant du RMI. Ce n’est donc pas le « confort » des « généreuses » dotations dont ils jouissent qui explique leur chômage. Je ne nie pas qu’il puisse y avoir des gens démotivés. Combien ils sont, cela est difficile à dire. Je nie carrément qu’ils puissent être seulement proches de 3 millions, donc que cela ait le moindre impact sur le chômage. Au reste, ces vingt dernières années, l’écart entre revenus du travail et revenus du non-travail a été systématiquement augmenté. L’effet sur l’emploi a été minime. En s’obstinant à ignorer les faits, le libéralisme rend les individus responsables de leur destin. Loin de le libérer de ses entraves, il voudrait lui faire aimer ses chaînes et lui apprendre à se résigner. De là à croire qu’il pourrait être promu par les classes sociales dominantes pour cette raison même…

notes_blog