Note au lecteur : Les liens permettant de lire les quatre premières parties de cette histoire sont disponibles sur ce lien :

http://thekingbarry.wordpress.com/2013/01/27/le-roi-cesse-dhiberner/

Chapitre 5 : La voix qui sortait du puits

Dans mon enfance, ma mère n’élevait pas souvent la voix, sauf quand je mentais. Aussi complaisante qu’elle fût pour mes sautes d’humeur (ou pour cette impolitesse qui avait fait rougir deux ou trois nonnes de passage), elle était intraitable sur le mensonge. «On assume ce que l’on fait » disait-elle en prenant mon visage entre ses mains. « Même lorsque ce sont des bêtises. On n’invente pas des carabistouilles pour rejeter la faute sur un autre. »

Lors de ses sermons, rares en regard du nombre de stupidités auxquelles je savais me résoudre,  la voix de ma mère vibrait de douleur féroce et de déception. Et c’est l’écho de ces accents déchirants, plus que les coups de verge de mon grand-père, qui me poussèrent à exécrer le mensonge à mon tour. Dieu m’est pourtant témoin que grand-père mettait de l’énergie dans ses fessées.

Bien sûr, je n’arrêtais pas le mensonge du jour ou lendemain : attiré par la récidive, il dut m’arriver une fois ou l’autre que je contrefasse la vérité, soit parce que son crime me paraissait trop terrible pour penser une seconde à le confesser, soit parce que je trouvais mes alibis infaillibles. Mais il suffisait à ma mère de me fixer longuement pour qu’elle devine le pot-aux-roses. C’est en ces occasions qu’elle me répétait ce proverbe :

« Mon garçon, les yeux d’un homme ne mentent jamais ».

Des années plus tard, dans la maison où –même si je l’ignorais encore-, je m’apprêtais à apprendre le destin de mon père, je repensai à cette maxime. Ce jour-là, le vieux corps en face du mien appartenait à un soldat français que des anglais avaient capturé sur le champ de bataille de Waterloo des années auparavant. Suite à son arrestation et à la défaite de Napoléon face aux armées d’Europe, les britanniques avaient organisé une fête durant laquelle ils s’étaient amusé de lui, et ce jusqu’à ce qu’un ours déchaîné ne pénètre dans le campement et ne libère le français par accident. Profitant de sa chance, le soldat avait fui pendant que l’ours s’occupait d’éviscérer ses tortionnaires.

Mais il n’avait pas fui trop loin, et ce furent ces yeux qui m’en apprirent la raison. Ses yeux avouaient une vérité sans complaisance, qui m’offrit une plongée dans la noirceur de l’âme humaine : il était resté là-bas par méchanceté. Habitué à la cruauté de la guerre, il n’avait pas seulement voulu échapper à ceux qui l’avaient fait souffrir : il espérait les voir payer pour leur crime. Et il me suffisait de mon plonger mon regard dans celui de mon conteur pour voir briller l’ectoplasme d’une joie mauvaise qui avait dû brûler  là pendant que ses tortionnaires se faisaient massacrer.

J’ai conscience que la cruauté est une tâche sur la tombe que j’essaie de construire pour mon père. Pourtant, je n’ai pas voulu l’escamoter, non par souci de authenticité parfaite, mais à cause de ceci : si le soldat n’avait pas observé la mise à sac du campement, il n’aurait pas vu l’ours s’éloigner de sa démarche redevenue pataude. S’il ne l’avait pas suivi, en se disant que les soldats ennemis s’éloigneraient du sillage d’une bête aussi sauvage, il ne serait pas arrivé au puits de Hougoumont. Ce faisant, il n’aurait pas entendu la voix de mon père monter des entrailles de la terre et je me sentirai toujours orphelin. Une part de moi ose voir l’absolution de son péché dans le grand bienfait que son ignominie a amené au fils que je suis.

« La voix était tellement étouffée que le gars devait être tout au fond du puits » m’expliqua le vieux soldat tandis qu’il bourrait sa pipe. A ses côtés, je l’écoutais religieusement, aussi immobile qu’une statue. « Pendant la bataille, ils ont dû jeter là–dedans tous ceux qui les encombraient. Surtout ceux qu’ils pensaient morts. Ou presque. Mais quand l’ours s’est amené, personne avait vidé le puits et y avait des corps jusqu’à ras bord. Des corps, y en avait un qui l’était pas encore, mort. Il a dû entendre la bête venir, parce qu’elle faisait un bruit de tous les diables. C’est pour ça qu’il s’est mis à appeler ».

Le vieil homme tira une longue bouffée de sa pipe et j’en profitais pour déglutir. Sans que je puisse l’expliquer, j’avais retenu ma respiration depuis qu’il avait commencé à parler de l’homme au fond du puits de Hougoumont.

« Ce qu’est étonnant, c’est qu’il disait pas « Aidez-moi ». C’est ce que disaient tous les autres. En suivant l’ours, j’en ai entendu plein qui gémissaient sur le bord de la route. Ils le disaient tous différemment, mais au fond, ils râlaient pour la même chose : qu’on les aide. Ils voulaient de la bouffe, ou à boire, ou même mourir quand ils savaient qu’ils étaient foutus. Mais le type du puits, non. Lui, il disait « Je l’aime » »

A nouveau, il s’interrompit, indifférent à l’excitation de mon corps frissonnant. Sa bouche se mit en quête de l’embout de sa pipe, et j’eus la vision d’un enfant gourmand dont les lèvres ne pouvaient s’écarter plus de quelques secondes du sein maternel. La puérilité de cette vision, à une heure aussi cruciale de mes recherches me scandalisa légèrement.

« A-t-il parlé de celle qu’il aimait ? » demandais-je avec un peu trop de sècheresse dans la voix. « A-t-il donné un nom peut être ? une description, un élément qui permettrait de savoir qui elle était ? »

C’était la première fois, au cours des derniers mois où j’avais évoqué la charpie et le sang comme d’autres parlent du temps et des moissons, que l’on prononçait le mot « amour ». Je l’aime, c’était comme une symphonie à mon oreille qui convoquait l’image de ma mère, plus jeune, laquelle se mit à danser à la lisière de mon esprit.

Mais mon impatience de continuer n’était pas marqué par la même naïveté que la vision qui m’assaillait : au contraire, en habitué des désillusions, je voulais précipiter la révélation du vieillard pour essuyer au plus vite ce que je pensais être un faux espoir. J’espérais presque que le soldat me parlerait d’une blonde potelée qui ne lui ressemblait en rien, pour mettre fin à cette mascarade et que je cesse de m’accrocher à cet espoir qui était devenu un fardeau

Mais le vieil homme se borna à secouer la tête en même temps qu’il soufflait un rond de fumée de la taille d’un étang pour grenouilles.

« Je l’aime, c’est tout ce qu’il a dit, en boucle, jusqu’à la toute fin. Mais » ajouta-t-il avec le sourire en coin du conteur qui a gardé un atout dans sa manche « juste avant de mourir, il a ajouté une autre chose. Quelque chose de très bizarre. Mais si je le disais tout de suite, ça pourrait gâcher mon histoire » conclut-il avec une mine satisfaite.

Cela faisait plusieurs années que j’avais troqué mon caractère de dictateur contre un visage poli et avenant, mais à cette seconde, je reniais mes vœux de tempérance : à cette seconde, ce soldat, dernier d’une longue liste de combattants dont j’avais visité tous les chevets, dernière lueur d’espoir que j’essayais moi-même de faire vaciller, cet homme jouait avec mes nerfs. On comprendra que cela m’ait rendu fou

Avant de le réaliser, je m’étais donc redressé, campé sur mes bottes usées et rapiécées comme celles d’un gueux de bas étage, et j’ordonnais :

« Dis d’abord ses derniers mots ! L’histoire ensuite ! »

Etait-ce l’âge qui l’avait privé du courage dont tout son récit avait été empreint, ou étais-je véritablement terrifiant ? Quelle que fut la vraie raison, le sursaut que je venais d’avoir fit bondir d’effroi le vieux soldat. Il leva les mains comme pour se protéger d’un crachat ou d’une pluie de grêlons et resta la tête cachée pendant qu’il murmurait quelques mots que je crus mal entendre.

Ma colère cessa aussi vite qu’elle était apparue.

« Qu’avez-vous dit ? » demandais-je en repassant à un vouvoiement plus de rigueur dans notre situation. La douceur de ma voix me surprit moi-même et je ne comprenais que trop bien la lueur inquiète qui vrillait l’œil de mon conteur lorsqu’il sortit la tête de sous ses mains. Il attendit quelques secondes avant que sa respiration ne retrouve son rythme habituel, puis il redit ce que je n’avais osé croire.

« Je retourne à l’opéra ».

Un ange passa.

« C’est ce qu’il a dit. Je m’en souviens très bien parce que je voyais pas ce que l’opéra venait ficher là, sur un champ de bataille. »

Il se tut à nouveau et m’observa intensément. Mon visage exprimait-il l’émoi qui me traversait ? il faut dire que j’avais l’impression qu’on avait trempé mes boyaux dans de l’eau glacée et que mon visage devait être loin d’impassible.

Dans la lettre que ma mère avait dictée au garde champêtre, elle n’avait sans doute pas parlé de sa rencontre avec mon père, à l’opéra parisien. Elle avait pensé qu’une description physique suffirait à convoquer chez les autres soldats le souvenir d’un homme qu’elle pensait unique en son genre, mais qui ressemblait finalement au premier venu. Ce vieil homme face à moi ne savait donc rien de la signification que l’opéra pouvait avoir pour moi et il ne pouvait avoir prononcé ces quelques mots pour me faire plaisir.

Or, quel combattant napoléonien pouvait prononcer les mots « opéra » et « amour » sans que cela fût mon père ? La question et l’espoir qu’elle contenait me happèrent brutalement, ce qui me permit de réaliser que j’étais entré ici aux trois quart résigné, plus par devoir qu’avec espoir. Mes dernières semaines avaient transformé ma quête en pèlerinage que je faisais à sa mémoire plutôt que pour véritablement trouver sa trace, ce pourquoi j’étais aussi surpris et bouleversé.

Alors, je décidai que le bonheur était trop beau pour être combattu : Je décidai que j’avais trouvé mon père.

Passé le choc de cette révélation intime, je connus deux impulsions : d’abord, je voulus pleurer, ce qui n’avait rien d’absurde quand bien même mon père était mort plus de vingt ans auparavant. Ma seconde impulsion fut de vouloir partir. La solitude s’imposait à moi comme une nécessité pour dépouiller la kyrielle d’émotion qui dévalait les pentes de mon cœur comme une avalanche. J’avais tout particulièrement peur que le regard inquisiteur qui m’observait ne put en lire plus qu’il n’y fallait sur mon visage et qu’il ne s’approprie une découverte que je voulais garder jalousement pour moi seul. Je n’avais l’intention de partager mon père avec personne.

Mais une troisième impression, plus raisonnable et puissante à la fois que ses deux prédécesseurs, m’envahit finalement, et voilà laquelle : en quittant cet abri, je me serais comporté en Perceval, en ce que j’avais retrouvé le graal (l’histoire de mon père), mais tout à la joie de savoir simplement qu’il existait, je le laissais m’échapper. Or, qui me disait que la porte à laquelle je venais de frapper s’ouvrirait à nouveau pour m’accueillir, après le calvaire que j’avais fait vivre à ce pauvre homme ? Définitivement, je me devais de rester.

Ce pourquoi je repris contenance et demandais humblement :

« Racontez-moi l’histoire, s’il vous plaît. Je veux savoir ».

Et ainsi commença le récit des dernières minutes de mon père.

L’ours était devant le puits. Mon père reposait au fond, encastré entre plusieurs corps sans vie, gémissant. Le hasard avait voulu que ses poumons ne soient pas broyés par le poids qui l’oppressait mais je ne pense pas qu’il était au meilleur de sa forme. Quelques mètres sous lui, de l’eau sourdait.

Le soldat qui me faisait ce récit était là aussi, bien que moitié plus jeune que la carcasse décharnée qui me racontait les évènements, et il se trouvait caché un peu en contrebas, agenouillé près d’une pile de mourants. Derrière sa barricade de fortune, il observait l’ours avec méfiance. Il l’avait vu éventrer toute un régiment d’anglais lourdement armés (mais ronds comme des barriques) et ce n’était pas lui qui allait sous-estimer la bête. D’autant plus qu’il sentait que celle-ci tramait quelque chose, ce qui ne la rendait que plus dangereuse.

Et à peine s’était-il fait cette réflexion que l’ours de Waterloo se mit en mouvement.

Plus précisément, il plongea dans le puits et les corps volèrent.

L’intelligence animale ne s’encombre pas de méandres, de doutes ou d’interrogations. L’ours avait aperçu l’éclat de l’eau au fond du puits ; un lit de corps disloqués entravait sa quête ; il s’était donc figuré qu’il lui restait à les déloger pour étancher sa soif, quel que fût l’effort nécessaire et n’avait pas pris le temps d’évaluer les conditions de cette décision.

Ce que le vieux soldat décrivit alors me rappela un feu d’artifices : des gerbes de toutes les couleurs voltigeant dans la nuit, du rouge, et du bleu, le vert mêlé au gris, le tout sans ordre bien établi, mais jaillissant en flot ininterrompu vers la nuée avant de retomber mollement sur le sol. L’ours expédiait les cadavres en uniforme du fond du puits vers son sommet pour se libérer un chemin vers l’onde. Et le puits se vidait ainsi sous l’œil médusé de mon conteur qui observait en catimini.

Au rythme de la descente de l’ours de Waterloo, le soldat commença à s’enhardir. Curieux de voir où en était l’animal, il s’approcha à pas de loup du sommet du puits, aussi intrigué (me dit-il avec un détachement qui me fit un peu mal) par les méthodes bestiales que par l’augmentation des cris de mon père. La réorganisation opérée par l’ours dans l’empilement des corps devait augmenter la pression qui l’entravait et je monopolisais mon esprit pour ne pas me représenter sa douleur.

Puis, brusquement, la voix qui montait du puits cessa de gémir et presque simultanément, la déglutition précipitée d’une bête assoiffée monta jusqu’aux oreilles de mon conteur : l’ours avait atteint le fond du puits.

Je le sentais au ton de mon conteur, la prudence qu’il avait manifestée jusqu’ici n’était pas le fruit d’une lâcheté quelconque. Des années passées sur les champs de bataille d’Europe l’avaient simplement guéri d’une témérité dont il avait vu les méfaits sur certains de ses camarades. Chez lui, comme chez beaucoup d’autres, le courage aveugle s’était lentement mué en opportunisme sauvage, ce qui le poussait à ne plus jamais laisser une opportunité.

Savoir que son ennemi (ou l’ours dont on se défie) est occupé à se désaltérer est une aubaine pour qui veut s’en approcher en catimini. En deux enjambées silencieuses, le soldat s’était donc penché par-dessus le parapet pour guetter la bête sanguinaire.

Et bien entendu, il ne vit rien, ou du moins, rien d’autre qu’une obscurité brumeuse aussi épaisse que le charbon. Ses yeux s’étaient peu à peu habitués à la pénombre du champ de bataille, mais elle était sans commune mesure avec le noir de jais qui régnait dans le puits. Dans la plaine, on voyait en effet des points lumineux clignoter comme des lucioles au rythme où l’on acheminait les blessés vers les infirmeries ; des étoiles diffusaient leurs éclats sur Waterloo ; quant à la lune gibbeuse, elle surgissait de temps à autre de sous un nuage épais qui s’échinait à vouloir l’éclipser. Cependant, tous ces reflets n’atteignaient pas le puits, qui s’en trouvait baigné dans des ténèbres impénétrables. Si la vue de l’ours n’avait pas été plus perçante que celle des hommes, il y a fort à parier qu’il n’aurait pas pu voir l’eau qui brillait dans les profondeurs.

Sous le coup de la frustration, le soldat jura dans son souffle, et, comme en écho de ce cri étouffé, la déglutition en contrebas cessa aussitôt.

Effrayé d’avoir attiré l’attention de la bête, le soldat recula vivement la tête pour la mettre hors de portée d’un regard venu des profondeurs, juste assez pour qu’on ne puisse l’apercevoir. Néanmoins, il ne quitta pas sa position après l’avoir si lentement acquise.

La récompense de ce courage se matérialisa par un mouvement dans les ombres : l’ours, qui avait dû relever la tête vers l’air libre, la ramena vers l’onde d’un mouvement sec qui parvint à attirer l’attention du soldat.

J’avais appris de la bouche du médecin de ma famille que le mouvement attire l’œil humain plus facilement que les couleurs. Mon conteur fut le premier à m’en donner la confirmation en m’expliquant que lorsque l’ours baissa le museau, le mouvement lui révéla soudain des contours qu’il ne percevait pas l’instant d’avant. Puis –comme si un sculpteur retirait soudain la soie qui recouvre son œuvre pour l’offrir au regard de son public- ce premier signe permit à l’homme de distinguer les contours du reste de la scène.

« Il avait vidé tout le puits ». m’expliqua-t-il sans dissimuler l’ébahissement qui l’avait saisi en 1815 et dont le temps n’avait pas su le guérir. « Il avait pas seulement dégagé un chemin jusqu’en bas. Il avait enlevé tout ce qui l’empêchait d’aller boire. Tous les corps. Le puits était vide.»

Ma bouche s’assécha jusqu’à ce que ma langue gagne la consistance d’un pain trop cuit.

« Tous ? » parvins-je miraculeusement à articuler. Je n’osais demander le sort de celui pour lequel j’attendais se récit en retenant ma respiration et le vieux soldat se rejeta avec emphase dans son fauteuil pour m’observer de sous ses sourcils broussailleux. C’était une vision terrifiante alors que mon imagination dessinait la possibilité –affreuse- que le corps de mon père aurait fait partie de la ribambelle de cadavres que l’ours avait projeté au sommet du puits et se serait brisé sur la terre ferme. Mais mon conteur de tira de mon cauchemar en soupirant :

« C’est que j’ai pensé, au début. Je voyais les paros du puits, lisses, débarrassées de tous les corps, et je me suis dit : il les a tous virés. Je voyais sa forme à lui, à moitié enfouie dans l’eau, au moins jusqu’au ventre… et c’était tout. Et puis, soudain, j’ai de nouveau entendu le gémissement. Je l’aime.  C’était à peine plus qu’un murmure mais y avait rien d’autre pour m’empêcher de l’entendre. Et là, l’ours s’est tourné et j’ai remarqué qu’il était un peu difforme, parce que sur son dos, y avait quelque chose d’accroché. C’était le type qui gémissait. Je sais pas trop comment, il s’était accroché à son pelage et la bête le laissait faire. »

Même si rien ne pouvait pousser mon conteur à mentir, je n’osais en croire mes oreilles. Quelle réaction instinctive amenait l’animal à laisser mon père s’accrocher à elle sans le repousser d’un geste ? Quel miracle l’avait empêché de me priver d’un géniteur ?

A défaut de pouvoir l’expliquer ou de m’en remettre une nouvelle fois au destin, je repensais à une impression de mon enfance, celle qu’une bête est moins cruelle qu’un humain. Ne m’avait-on pas dit que, de lui-même, l’ours ne cherchait pas à tuer l’homme, mais le fuyait précisément parce que l’inverse est vrai ? Or, quand il vit mon père gisant sur le flanc, inoffensif et souffrant, brisé, vaincu, l’ours ne l’avait pas vu comme une menace et l’avait épargné, simplement parce qu’il ne trouvait aucun plaisir à l’occire.

De là à le laisser s’accrocher à lui, il y a cependant un vide que je ne sais combler sans m’en remettre à une foi pour laquelle j’avais retrouvé, depuis le début de l’après-midi, une ferveur nouvelle.

Le soldat au sommet du puis avait donc vu mon père puisque l’ours l’avait sauvé. Mais il avait à peine eu le temps de s’étonner de sa présence sur le dos de l’animal que le mourant perdait sa prise sur le pelage animal et s’affaissait dans l’eau. L’éclaboussure qui s’ensuivit couvrit le cri étouffé de l’espion sur la terre ferme, mais il ne fut d’aucune aide pour mon propre glapissement. Mon conteur n’en tint pas rigueur et continua.

« Il devait y avoir la main du seigneur sur ce gars-là. Non seulement il était toujours pas mort, mais il s’effondra droit sur les fesses, comme s’il s’asseyait. Je voyais suffisamment bien à ce moment là pour voir qu’il s’était évanoui, mais même comme ça, il s’en est sorti. Il est tombé tout net contre la pierre et est resté assis là, la tête à quelque pouces au dessus de l’eau, sans se noyer.

« Mais il était indescriptible. Il avait des croûtes noires sur tout le visage et sur les vêtements, je pense que c’était du sang. Y a des chances pour que les autres morts aient saigné sur lui quand ils étaient entassés dans le puits, mais il devait y avoir une partie qui venait de lui, parce qu’il était pâle comme la mort ».

Le vieux soldat arrêta sa description en remarquant que ma propre frimousse était livide. Avec un zeste de pudeur, il en revint alors à l’ours et essaya de faire le récit haut en couleur de la manière dont il arracha sa tunique en cet instant, se libérant des frusques qui en avaient fait un soldat anglais. Puis il décrit précisément comment il nettoya ses poils à coups de langue aguerris, en saupoudrant ce tableau de détails comiques dont j’aurais pu être friand en d’autres circonstances.

Mais il fallait en finir, et je levai finalement la fin pour demander qu’on achève.

L’homme hocha simplement la tête et poursuivit.

La bête se tourna finalement vers le corps de mon père qui gisait contre le bord du puits, et du bout de sa truffe, il en effleura le visage.

« C’était bizarre » dit mon conteur. « C’était animal, mais pas méchant. Comme quand un chien renifle les petits. Il va fourrer son museau dans la portée, sans prendre de gants, vous voyez, mais on dirait quand même qu’il est tout doux. »

Même mon conteur semblait ému et je méditais sur la pitié que les animaux peuvent avoir pour ceux qui souffrent. Mon père avait été malmené sur le champ de bataille, mais la rudesse était son lot depuis plusieurs semaines déjà : il y avait longtemps qu’on ne l’avait pas touché avec douceur. J’eus un sourire en pensant qu’au milieu des brumes qui envahissaient son esprit, il avait senti cette tendresse et qu’il avait pensé que c’était ma mère qui avançait vers lui.

Il ouvrit les yeux.

Il vit l’ours.

Il étira lentement les lèvres et déglutit avant de prononcer cette phrase salvatrice.

« Je retourne à l’opéra ».

Il mourut d’un coup de griffe en travers de la gorge car l’ours de Waterloo avait eu pitié de lui et lui avait offert le repos que méritait celui qui a trop longtemps souffert.

Mon conteur avait prononcé ces mots avec un extrême douceur, de cette voix qu’on peut prendre au chevet des mourants lorsque l’on craint qu’une voix trop sûr les malmène et les pétrifie. Mais je ne ressentais aucune violence dans le récit qui se terminait, plutôt une sérénité intense à l’idée de cette fin qui me semblait sublime.

Par pudeur, mon conteur termina quand même son récit, sans se préoccuper que mes yeux ne le regardent plus : j’étais ailleurs, au fond du puits, et en prolongeant son aventure, il me laissait l’opportunité d’y rester quelques moments encore.

Une part de moi écouta quand même, car je me souviens encore qu’après la mort de mon père, une stridulation inhumaine vrilla les tympans du soldat qui observait la scène : l’ours enfonçait ses griffes dans les brisques qui formait la paroi du puits, pour remonter à la surface et le choc de l’ongle et de la pierre émettait un crissement insupportable qui fit battre en retraite le soldat précipitamment. Il eut à peine le temps de retrouver le couvert que la masse velue de l’ours rejoignait la terre ferme et s’étirait. Puis, sans un regard en regard en arrière pour ce qui venait de se passer, l’ours s’en alla disparaître au loin.

Epilogue : La vérité

Comment je quittais la maison où j’appris cette histoire, cela n’a aucune importance, pas plus que les quelques visites qui suivirent, dans d’autres loges insalubres parisiennes et qui me permirent de reconstituer les bribes manquantes de mon récit. Les hasards par lesquels j’appris le destin de la compagnie anglaise qui captura l’ours de Waterloo sont aussi drôles qu’anecdotiques.

Dans ma mémoire, seule compte une chose : sur le champ de bataille de Waterloo, mon père mourut au matin du 19 juin 1815. Au cours de la bataille, ses jambes avaient peu être été broyées, mais c’est un ours, qui, à la mi-nuit, lui porta le coup de grâce. Je n’étais pas encore né que j’étais déjà orphelin, mais je n’étais pas abandonné.

Ma mère mourut à son tour, peu après la fin de ma quête, sans que je lui aie raconté ce que je couche ici sur le papier, parce que je ne pus me résoudre à lui en faire part. Elle avait déjà fait la paix avec mon père, et je ne voulus pas que la vérité vienne changer quelque chose au tableau familier qu’était le souvenir de leur amour. Chaque fois qu’elle posait les yeux sur moi, il ressurgissait et me semblait suffisamment beau pour ne pas avoir besoin qu’on y ajoute une autre touche de couleur.

Peut être aussi que je ne voulais pas qu’elle chamboulât mes certitudes. J’avais appris -peu après ma visite au vieux soldat- qu’on avait donné à Paris, l’année où  mes parents se rencontrèrent, un opéra pour lequel un ours vivant avait été a             mené sur la scène. C’est ma mère elle-même qui me l’avait confié, et je ne voulais pas qu’elle objecte à mon bonheur en agitant l’hypothèse que c’était à l’ours sur scène que mon père faisait allusion au moment de mourir. Ce pourquoi je la maintins jusqu’au bout dans l’ignorance. Et j’eus raison : elle mourut le sourire aux lèvres.

De mon côté, j’ai désormais un père. Décédé, peut être. Mais la vérité émotionnelle de sa présence dans mon coeur est plus forte que la véritable histoire d’un homme ou d’une nation. Mon père trépassa à Waterloo, et je trace les dernières lignes de son histoire dans le brouillard, car je le pleure pour la première fois.

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