Par Deseau Arnaud – Université de Lorraine.

Paris, Juillet 1720. De mémoire de Parisiens on n’avait jamais vu ça. La rue Quincampoix était noire de monde, l’atmosphère irrespirable, le pavé brûlant. Des centaines de personnes furieuses s’étaient massées devant le siège de la Compagnie perpétuelle des Indes et de la Banque Royale. Tous exigeaient le recouvrement de leurs créances, certains étaient impatients, d’autres ruinés et la scène laissait présager le pire… Quelques mois plus tard, John Law, contrôleur général des finances du royaume et fondateur de ces deux établissements bancaires sera contraint à l’exil, lui dont l’ascension avait été si fulgurante. Retour sur une des premières crises bancaires de l’Histoire qui fût provoquée par un phénomène toujours d’actualité, la spéculation.

1er Septembre 1715, Louis XIV, alias le Roi-Soleil, vient de mourir. Son successeur, Louis XV étant âgé de cinq ans seulement, la régence est assurée par Philippe d’Orléans qui hérite d’un royaume puissant et prestigieux mais miné par des problèmes structurels nécessitant de courageuses réformes. Sur le plan économique, les crises agricoles à répétition et les taxes en augmentation constante fragilisent une classe paysanne qui à l’époque représente la grande majorité des vingt millions de sujets du royaume le plus peuplé d’Europe. On ne peut pas dire mieux de la situation des comptes publics ; le déficit budgétaire est plus qu’inquiétant et a connu une croissance régulière sous Louis XIV du fait de ses nombreuses guerres (guerre « de la ligue d’Augsbourg » par exemple) et de ses constructions monumentales (château de Versailles entre autres…).

L’HOMME PROVIDENTIEL  

Un économiste et banquier écossais, précédé d’une fâcheuse réputation qui en fait aussi un aventurier, John Law, propose alors au régent une expérience monétaire audacieuse. L’idée de Law est de faire circuler l’argent dans l’économie, de garantir la liquidité pour encourager le commerce, doper la croissance du royaume et ainsi réduire l’endettement et le déficit en douceur. Le problème de la monnaie de l’époque c’est qu’elle est métallique – or et argent – et donc indexée sur la valeur de ces métaux précieux. On ne pouvait augmenter la masse monétaire qu’en se procurant d’avantage d’or et d’argent servant à la conception de la monnaie, ce qui pour un pays dépourvu de mines comme la France, était difficile.  La solution fut une politique mercantiliste féroce : il fallait exporter le plus possible et importer le moins possible afin de faire rentrer de la monnaie (donc de l’or et de l’argent) dans les caisses du royaume. Le contrôle des changes devint alors lui aussi drastique pour empêcher toute sortie de monnaie.

Pour contourner ce problème, Law veut introduire une monnaie en… papier ! Les ancêtres de nos billets de banques. Sauf que pour la population et pour le gouvernement c’est quelque chose de tout à fait nouveau, c’est la première fois que l’on tente l’aventure de la monnaie fiduciaire (vient du latin fiducia qui signifie foi, confiance) en France, qui comme son nom l’indique, ne repose que sur la confiance de ses possesseurs envers les institutions qui l’émettent.

Les mentalités de l’époque ne sont pas prêtes, pourtant le régent est séduit par l’idée de Law, qui lui évite la mise en œuvre de délicates réformes. C’est ainsi que le 2 Mai 1716, Law ouvre avec l’accord du régent une banque de dépôt rue Quincampoix, « La Banque Générale ». Cette première banque qui a tout le soutien de l’Etat prospère vite tant la monnaie papier émise se trouve pratique à échanger pour les négociants. C’était une banque de dépôt classique de l’époque ; les épargnants plaçaient leurs économies en monnaie métallique sur un compte de la banque et en échange ils recevaient un billet de banque moyennant intérêts et pouvant servir de moyen de paiement à hauteur du dépôt, ce qui était une innovation majeure.

LA BULLE GONFLE, GONFLE…

Encouragé par des débuts prometteurs, le régent autorise en Août 1717 Law à fonder la Compagnie française d’Occident chargée d’exploiter « la Nouvelle-France », qui à l’époque allait de la province de Québec actuelle à la Louisiane en passant par les provinces longeant le fleuve Mississippi. Très vite, les investisseurs se bousculent pour détenir des parts de la compagnie dont on est sûr qu’elle prospérera vite tant les rumeurs sur les richesses que renferment ces régions vont bon train.

Le cours des actions s’envola sous l’effet de la rumeur et de la spéculation tout comme la valeur des billets de banque de Law.

Une fois de plus, le succès était au rendez vous puisque le 4 Décembre 1718, la « Banque Générale » devient Banque Royale, garantie par l’or du régent faisant ainsi taire les derniers sceptiques.

En 1719, les sociétés de Law prennent de plus en plus d’importance, elles absorbent la Compagnie des Indes orientales pour former la Compagnie perpétuelle des Indes, dont des succursales s’ouvrent en provinces. En Juillet 1719, la compagnie reçoit même le monopole d’émission de monnaie en France, ce qui en fait sous certains points de vue, une des ancêtres de nos banques centrales actuelles.

… PUIS ECLATE

La confiance est encore là en Janvier 1720 lorsque Law est nommé contrôleur général des finances (équivalent du ministre des finances d’aujourd’hui). En février il fait fusionner la Banque Royale et la Compagnie perpétuelle des Indes. C’est l’apogée du système Law. Une fièvre spéculatrice s’est emparée des français et des fortunes se font en quelques semaines. Le prix des actions passa de 500 à 20 000 livres, soit une hausse de 3 900 %…

C’est alors que certains possesseurs de billets et d’actions voulurent récupérer leurs mises en pièces métalliques, bien réelles, elles. Un vent de panique commença à souffler chez les spéculateurs et les rumeurs les plus folles circulaient. Bientôt, ce sont les plus gros possesseurs, comme le prince de Conti, qui viennent en personne réclamer leurs mises au siège de la compagnie.

La bulle éclate ! La confiance dans les billets et les actions émis par la compagnie s’effondre, la panique gagne les Français ; Le cours des actions amorce une chute vertigineuse qui culminera en Juillet 1720. Elles passent en à peine quelques mois quelques mois à peine 20 000 livres à 6 000 livres (- 70%).

Rue Quincampoix, au siège de la compagnie, on se bouscule aux guichets pour revendre ses actions et récupérer ses dépôts. Des centaines de personnes font la queue pendant plusieurs heures et attendent en masse dans la rue où l’on a même fait appel à l’armée pour maintenir l’ordre. Malheureusement, cela n’empêcha pas la colère de se déchaîner et la rue connue de véritables scènes d’émeutes, certains moururent étouffés par la foule.

EPILOGUE

La carrière de financier de John Law prit fin en même temps que son système et après avoir démissionné de ses fonctions de contrôleur général des finances, il quitta la France pour Venise le 12 Décembre 1720, sous le couvert de son ami de toujours, le régent Philippe d’Orléans. Après la mort du régent en 1723, il se trouva sans protecteur et vécut misérablement jusqu’en mars 1729 où il mourût d’une pneumonie.

La faillite du système Law ruina des milliers de Français et en enrichit massivement quelques-uns, ceux qui avaient disposé des bonnes informations au bon moment – les proches du régent et de Law. Il engendra également une réelle méfiance envers la monnaie fiduciaire dans la population et l’administration.

Malgré tout, le réel point positif de cette expérience réside dans le dynamisme donné au commerce – grâce à la monnaie fiduciaire – à un moment ou les liquidités manquaient et où l’économie française semblait stagner.

L’histoire de l’expansion et de la chute du système Law restera un événement marquant de l’histoire financière et monétaire pour plusieurs raisons. Tout d’abord, du point de vue monétaire, ce fut la « vraie » première tentative d’introduction de la monnaie fiduciaire en France et peut être même en Europe (monnaie qui comme nous l’avons dit, repose sur la confiance) et qui nous est tout à fait banale aujourd’hui.

Du point de vue de l’histoire financière, il est intéressant de constater que c’est un des premier phénomènes de bank run, ruée bancaire, panique bancaire  de l’Histoire.

Enfin, le système Law c’est aussi l’histoire d’une bulle spéculative – phénomène de brutale monté de la valeur d’un actif, sous l’effet de la croyance pas toujours fondée des agents économiques, puis de brutale chute de la valeur à cause du retournement de cette même croyance – ces phénomènes de bulle financière/spéculative sont « vieux comme le monde », vieux comme le capitalisme tout du moins – les premières connues remontent au XVIIème siècle – et la dernière d’importance a avoir éclaté, nous la connaissons bien, nous en subissons toujours les conséquences, puisque ce n’est autre que la bulle immobilière américaine à l’origine de la crise des subprimes et donc de l’enchaînement des crises que nous avons connu par la suite. C’est là tout l’enjeu, comprendre l’histoire pour ne plus la reproduire.

Sources :

Interview de Pierre Jovanovic sur le système Law

-Renaud Thomazo, (2011). De la régence à la Révolution française,  éd. Larousse.

John Law sur Wikipédia

-Robert Maillard (1990). Chronique de l’Humanité, éd. Larousse