Lucien, indien de 38 ans, devenu informaticien après des études ratées en biologie, regarde avec un air narquois son compère Salah, algérien ayant fait ses études supérieures en informatique a Liège et ami de toujours.
« On y va ? » Lui demande t’il, ce a quoi Salah répond « on va se gêner ! »
Et les deux compères entament une course effrénée dans les couloirs du grand bâtiment en verre qu’est la commission. Leurs véhicules sont deux chaises dites ergonomiques, toute neuves, dont les roues mi-métal mi- plastique peinent à rester droites sous le poids des deux compétiteurs. Ils arrivent a toute allure au bout du couloir et Lucien, en tête, vient s’éclater dans le mur. Le bruit du choc est entendu dans quasi tout l’étage et déjà, certains fonctionnaires se demandent ce qu’il se passe. Faisant reprendre à leurs bolides leur rôle originel dans leur bureau commun, les deux finalistes de cette course imaginaire pouffent en essayant de rester calmes alors que le chef de secteur, Mr G., sort et crie « mais qu’est ce que c’est que ce bordel !?! »
Salah ne peut s’empêcher de rire ce qui attire Monsieur G. qui, accoudé dans l’entrée de leur bureau, leur lance « vous savez les gars, je suis tolérant mais un de ces quatres, si je vous chope entrain de faire les cons, je vous vire direct ! N’oubliez pas que vous êtes externes, c’est a dire que je peux vous demander de prendre vos affaires et de vous barrer du jour au lendemain sans raison, juste avec un petit papier ! » Et sur cette épée de Damoclès qu’il vient de placer au-dessus de leur tête, il part, furieux et ruminant a tout vent.
« C’est vachement bien fait hein ? On dirait tout a fait lui ! » Pouffe Salah. Lucien, par contre ne rigole pas tant que ça « et si ça arrivait, je veux dire, vraiment quoi, si on se faisait virer a cause d’une autre de nos conneries ? ». Salah le toise et lui dit « t’es trop con mon Lulu, c’est pour éviter ça qu’on fait ça ici, en douce ! » Et Lucien de lui répondre avec un ton très peu assuré « Mais quand même… Tu sais qu’on a faillit se faire attraper l’autre fois où on avait mis un pétard à ficelle dans un de ses tiroirs, on a eu du bol… ».

Le téléphone sonne, c’est Damien, le responsable de projet sur lequel ils sévissent qui les appelle dans son bureau.
« Bon les gars, ça ne peut plus durer là, ça fait quatre semaines que je vous ai demandé de faire des stats croisées sur les dossiers des payes, vous en êtes où exactement ? » Leur demande t’il. Les deux amis se regardent comme des enfants pris en flagrant délit de vol de bonbons puis Salah débute « On a bientôt finit, on teste encore ce matin et tu l’as cette après midi ! » Devant un Lucien plus que perplexe. « Ok, cette après midi, 14h je viens dans votre bureau et je regarde si ça marche, je vous préviens, il y aura un autre chef de projet, et apparemment un de ses gars a réussi a lui pondre un algorithme qui fonctionne en ne travaillant dessus que quelques heures… Alors faites des étincelles… » Avance Damien sur un ton a la fois joueur et menaçant.
Ils sortent du bureau et Lucien dit a Salah « putain, tu y crois toi que quelqu’un ait pu faire ça en quelques heures ? » , son collègue lui explique alors « Mais t’es pas bien non ? Ça fait plusieurs semaines qu’on est dessus, bon, pas a fond parce qu’on fait les feignasses mais quand même, on en chie de trop pour que ça soit aussi simple et rapide a faire. Allez t’inquiètes pas, on finit les tests de l’algorithme tout a l’heure et on va tout déchirer ! »

De retour dans leur bureau, les deux acolytes se mettent au travail comme jamais, ce qui, soyons honnête, n’est pas très dur. Et a deux heures de l’après midi, rentrent dans leur bureau trois personnes dont Damien. « Alors les gars, c’est terminé ? » Leur lance t’il. « Pas de problème chef, ça marche nickel, on a assuré comme des dieux ! » Assure Lucien d’une voix forte.
Georges, l’autre chef de projet dit alors tout bas a Damien « On peut utiliser le jeu de tests que Cédric a mis au point si tu veux ? » Et Damien requérant l’aide de Cédric « c’est possible Ced ? » Et ce dernier d’affirmer tranquillement « Oui, pas de soucis, c’est juste un fichier de valeurs a mettre en paramètre dans leur algorithme, ça prend deux minutes a faire… Vous voulez que je le fasse les gars ? » . Salah et Lucien ne savent plus trop que répondre et enfin Salah se décide a expliquer « Non, mais c’est vachement plus complexe que ce que tu crois, enfin, je ne sais pas ce que tu as fait comme algo mais c’est pas simple tu sais… Si j’avais le temps je t’expliquerais et … » Cédric le coupe net « et moi je n’ai pas que ça a foutre, mettre un fichier de tests en argument afin qu’on puisse l’injecter dans votre algo pour en tester n’a rien a voir avec la complexité dudit algo, qu’est çe que tu me raconte là ? Bon, écoutez, on ne va pas y passer deux heures, files moi ta place, je te montre »
Et Cédric, qui aurait apparemment réussi en quelques heures a faire leur boulot de quatre semaines, se met a la place de l’un d’entre eux, le poussant un peu volontairement, afin de faire des modifications adéquates dans leur programme. Au boute de deux minutes où ce dernier a tapoté quelques lignes de codes, il déclare fièrement « Bon Ben voilà, y avait pas de quoi en faire tout un drame… » Damien, regarde de côté les deux guignols qui sentent lentement mais sûrement la situation leur échapper, Georges arbore un sourire en coin puis dit « Bien, on le lance ce fichier de test ? » Et il lance enfin le jeu de test qui doit lire les différents cas a traiter et en tirer un résultat.
Justement, en parlant du résultat, ce dernier au bout de dix longues minutes se fait jugement : sur 20 000 cas a analyser, seuls 300 d’entre eux ont été correctement traités, un peu plus de 4000 ont été rejetés pour diverses raisons et problèmes techniques et le reste n’a simplement pas été traité car le programme s’est fermé brutalement.
« Super les gars, vous avez une explication ? » Conclue Damien
« Mais attends, c’est quoi les cas pourris des jeux de tests ? » Avance Salah
« Ben ce sont juste des cas réels. » Explique Cédric.
« Tiens, Damien, regarde, dans le cas 9 il n’y a pas d’avancement de paye, c’est quoi ça ? » Rétorque Salah
« Ça correspond a une démission… » commence a s’agacer Cédric
« Ah ouais… Bien et ça, cas 111, y’a pas eu de date de fin de travail pour la retraite et pourtant le gars ne bosse plus, soudainement, comme par magie ! Tu peux m’expliquer peut être ? « 
« Oui, si tu veux, sauf si tu pense que quelqu’un qui meurt a un moment donné c’est de la magie… »
« Ok, on a pas fait gaffe a ce cas là, d’accord, mais la encore regarde cas 159: hop, lui il a carrément plusieurs organismes rattachés a sa paye la même année, mais tu sais qu’on ne peut pas changer d’établissement en cours d’année Man ? »
« Sauf si on est muté dans un autre pays… Bon, on va arrêter là le massacre, la prochaine fois « Man » tu lis les documents qui t’expliquent les différents cas a traiter et tu peux même allez voire les gens qui sont concernés pour poser des questions »
Damien jette un œil assassin a Salah et Lucien, mais en bon chef qu’il est, tente de minimiser leur échec « On peut lancer ton algo avec ce fichier test Cédric ? » , Lucien et Salah se réjouissent d’avance et attendent la réponse du responsable de leurs douleur « oui, pas de problème, je l’ai sous clef USB » affirme Cédric.
Le programme se lance et seulement après une minute, tous les résultats sortent validés.
« Voilà, c’était pas bien dur, fallait juste faire les choses proprement ! » Se permet le petit être tortionnaire.
« Mais comment tu as fait pour traiter tous les fichiers aussi vite ? C’est pas possible y’a un truc ! » S’exclame Lucien.
Cédric les toise dédaigneusement et répond « du travail, de la réflexion et l’envie de faire les choses proprement. Votre programme charge tout le fichier en mémoire, il lit ensuite les lignes une a une puis construit les liens entre les différentes lignes sans prendre en compte le fait que plusieurs lignes puissent être liées, et en plus vous balancez tout dans une structure immense pour ne pas a avoir a vous emmerder a rechercher les informations, c’est juste de l’inconscience ce stade là… C’est normal que votre truc vous pète au nez au bout de quelques milliers de lignes ! Quand a votre algo de calcul, je préfère ne rien dire, j’ai juste vu quelques lignes et c’est criblé de fautes de logique et d’incohérences mathématiques, c’est juste criminel… »
George, triomphalement, lance alors a Damien « t’as pas de chance d’avoir les mauvais toi ! Allez, je t’enverrai son algorithme, peut être qu’ils pourront l’utiliser ! » Et se met a rire outrageusement en partant avec Cédric du bureau.
Les deux compagnons se prennent un savon mémorable. Enfin seuls, Lucien dit a Salah « Vache t’as repris çe qui est arrivé la semaine dernière ? Fais chier, j’avais pas envie de revivre ça merde ! ». Salah expose alors ses pensées « je sais, on a été minables, il s’est foutu de nous ce gnome de merde, mais on va se venger ! On va foutre une poubelle au dessus de sa porte de bureau de sorte qu’elle lui tombe dessus quand il rentre, c’est con mais ça marche toujours et il aura bien l’air con devant les autres ! ».
Les confrères de bêtise mettent leur plan a exécution immédiatement. « Ils sont en réunion avec Gérald, tu sais on a reçu le mail d’invitation a la réunion mais Damien a dit qu’on avait rien a faire la-bas, ils sont tous occupés alors c’est maintenant ou jamais ! » . Et ils pénètrent alors dans le bureaux de Cédric. Se munisent d’une chaise afin de mettre en place leur tour et une fois cela fait, contemplent leur œuvre. « Voiiiila ! » Dit joyeusement Lucien. Mais Salah ne bronche pas, il semble réfléchir, ce qui ne lui ressemble pas… « Merde, Lucien, on est con, on a pas pensé a un truc : on sort comment ? » S’inquiète t’il auprès de Lucien qui ouvre des yeux inquiets et écarquillés.
Mais ils n’ont pas le temps de chercher bien longtemps de solution a leur problème car déjà, dans le couloir, les voix de Georges, Damien et Cédric ainsi que d’autres externes et fonctionnaires se font entendre : « Tu te rends compte, c’est bête ce qui lui est arrivé a Gérald, une intoxication alimentaire ! Tu comprends pourquoi je ne mange plus a la cantine ? Ça devient de pire en pire ! » . Entendant cela, pris de panique, les deux informaticiens au rabais courent vers la porte espérant pouvoir s’enfuir avant d’être vus.
Et le drame arrive: ils sont pris a leur propre piège, la lourde poubelle qu’ils avaient placés négligemment sur le dessus de la porte leur tombe dessus, les faisant basculer sur leurs fesses et les couvrant de divers détritus.
« C’est quoi ce b… Ok je vous avais prévenus, vous rangez tout ce foutoir et vous venez me voir dans le bureau, j’aurai un papier a vous donner, je vous aurai prévenu ! » Tempête Mr G. Devant l’assistance autant consternée que médusée par la scène.
Lucien se retourne vers Salah et lui dit « j’ai envie d’aller sur le toi. » Salah acquiesce et tout deux se lèvent, se ruent vers les escaliers et les montent jusqu’au 14eme étage. Ils avancent sur le sols en gravier, s’approchent de la corniche en se tenant la main et Salah dit tristement « fait chier que ce soit le seul moyen d’en sortir… » Et devant l’assemblée de personnes qui les regardent et s’émeuvent tout en bas, ils sautent et hurlent avant de toucher le sol.
« AAAAAAAH,AAAAAAAAAAAH ! » Salah et Lucien, chacun un casque sur la tête hurlent de concert alors qu’ils se tiennent debout, raccordés a leur PC par leur casque, dans leur bureau.
« Putain mec, c’est vraiment trop réaliste çe programme de réalité virtuelle ! J’y ai cru merde ! » Tonnerre Lucien.
« Tu m’étonne Mec ! J’ai failli faire dans ma culotte ! C’est vraiment con qu’on ne puisse pas sortir du programme autrement qu’en ayant réussi la mission ou en se tuant ! » Vocifère Salah
« Ah ouais mais bon, tu n’aurais pas du mettre comme mission de ridiculiser l’autre merdeux de Cédric aussi, ça fait cinq fois qu’on fait la simulation, cinq fois qu’on finit virés ! On a passé la semaine a faire ça, c’est abuser quoi ! » Pleurniche Lucien.

« Ah bien pour une fois, je suis d’accord avec vous messieurs : c’est abuser ! » Leur dit soudainement une voix derrière leur dos.
Se retournant lentement, tout en enlevant le casque qui leur bouche une partie de leur vision, Salah et Lucien découvrent qu’assis derrière eux se tient Damien et Mister G.
« Au cas ou vous vous demanderiez, je suis là depuis environ vingt minutes, et Damien est venu quand ils vous a entendu gueuler… » Explique Mister G.
« Enfin, c’est bien, on a entendu le principal: ca fait une semaine qu’on vous paye pour que vous puissiez jouer apparemment, c est bien les gars ! Non seulement vous m’avez fait passer pour une truffe devant Georges la semaine dernière mais en plus, au lieu de vous remettre en question et de vous foutre vraiment au boulot, vous avez continué dans vos délires ! » Les engueule Damien
Calmement et fermement, Mister G. Leur annonce « Bon, vous me suivez immédiatement dans mon bureau, je vais vous remettre un papier, vous vous doutez de quoi il s’agit je suppose ? »

Lucien se tourne vers Salah, les yeux embués de larmes et lui dit « J’ai envie d’aller sur le toit… » Ce a quoi Salah, aussi affecté par son renvoi imminent qu’en pensant aux dettes qui l’accablent déjà, acquiesce en concluant « Game over Man. »