Il est 19 h 46. Devant ma table de chevet, je regarde les objets devant moi avec fascination : une lampe à éclairage tamisé, une petite boîte de Rohypnol, une bouteille du meilleur gin sur le marché, un verre à moitié vide et une petite enveloppe. Je prends le temps de photographier cette image, tout en me débarrassant de ma robe de chambre. Par-delà ma fenêtre, le temps grisâtre d’octobre rend l’ambiance de la pièce réconfortante. Au moins, je suis au chaud, en sécurité, seule. Je regarde mon lit, d’où sa présence hante encore les lieux. Quelques heures auparavant, nous faisions l’amour. Quelques minutes après cela, il m’annonçait qu’il ne quitterait pas sa femme, mais qu’il ne me laisserait jamais partir. Le temps qui s’écoulait après, je pleurais, je hoquetais, je souffrais. Il s’était passé un long moment depuis ma rencontre avec Eliot. Le fruit du hasard l’avait mis sur mon chemin, dans un petit café à Doom. Malgré la grandeur du territoire sud-africain, c’est mon frère vivant à l’autre bout du monde qui a arboré un lien entre Eliot. Les deux avaient joué au football ensemble pendant leur jeunesse. De fil en aiguille, j’ai senti une attirance de son côté. Il m’a apprécié du premier coup, je ne l’ai regardé guère. Or, ce qui est magnifique avec le temps, c’est qu’il nous laisse la possibilité de connaître plus profondément l’âme des autres. Notre liaison a commencé naturellement, naïvement. Un jour, je le croisai avec sa femme, Nicki, il marchait l’un à côté de l’autre sans se toucher ni même se regarder. Néanmoins, je compris. Ce ne m’a pas fait grand effet. D’ailleurs que pouvais-je y faire? Ils se sont séparés et elle s’est assise dans un petit restaurant chic. Elle ressemblait à un ange dans son complet blanc, ses yeux gris pâle et sa chevelure or. Elle a salué ses amies bourgeoises et elles ont commencé discuter. Discrètement, je m’assis à la table la plus proche pour les épier. L’apartheid avait disparu depuis une bonne décennie, pourtant le service vis-à-vis les Noirs continuait d’être ridiculement discriminatoire. Après cinq minutes, un serveur a enfin daigné s’intéresser à moi. Pendant que je me faisais discrète, une des femmes alluma une cigarette light. J’ai alors écouté attentivement : « Dorian me trompe, a-t-elle dit.

-Qu’est-ce que tu veux dire par là Cécile?, a demandé une autre dame au foulard vert.

-Tu sais très bien ce que je veux dire par là Kathe. Ne fais pas l’idiote s’il te plait!

-Est-ce que tu connais l’autre femme? Vas-tu le quitter?, a questionné Nicki médusée.

-J’ai engagé un détective privé. Il a découvert une dénommée Reshna. En plus, c’est une hindoue! Elle est jeune, vingt-quatre ans seulement. Et pour ton information, non,  je ne compte pas le quitter, il reprendra bien ses esprits un beau jour.»

            Puis, elle a inhalé une longue bouffée de cigarette et a continué de siroter son verre de vin blanc. Ses amies la regardaient abasourdie. Foulard-vert rompit le silence d’un ton prudent : « Voyons, tu ne peux pas le laisser te faire cela. Tu vaux mieux que ce genre d’homme Cécile.

Cette dernière se mit à rire.

-Écoute Kathe, peu importe où les endroits que les hommes visitent, ils finissent toujours par rentrer à la maison, crois-moi.»

Je ne me suis pas éternisé à entendre leurs jérémiades, sauf que j’ai quitté l’endroit, troublée et perplexe. Après cet évènement, tout a changé entre Eliot et moi. Je me fis plus impatiente, plus anxieuse. J’ai eu des pensées qui ne m’avaient jamais traversées l’esprit avant cela. Entre le sexe et les prises de tête, il y avait peu de place pour l’amour. Pourtant, il était là et il m’en faisait voir de toutes les couleurs. Du rouge au noir, du rose au blues, j’étais sévèrement passionnée. C’était comme si mon cœur ne m’appartenait plus, offert contre ma volonté à un autre être. Chaque partie de mes cellules criait son nom avec exaltation. Toutefois, il n’était pas à moi. Il ne m’appartenait pas. Cette idée me rongea de l’intérieure, chaque jour et chaque instant que Dieu a fait jusqu’à aujourd’hui, ce jour où j’ai atteint ma limite. Je trouvais que mettre la robe de nuit qu’il m’avait offerte un jour pour l’évènement lui donnerait un aspect plus théâtral. Je serai l’acteur sortant de scène en laissant derrière moi les traces de souvenirs languissants dans la mémoire d’autrui. 21h12, je prends mon premier cachet de somnifère, une gorgé de gin, deux autres cachets, une gorgée de gin, trois autres cachets, une gorgée…de gin. Adieu Eliot.

À 21 h 43, Amina Denojou décéda d’un arrêt cardiaque dans sa résidence à Doom. Son corps fut découvert le lendemain après-midi, par son amant, pétrifié par le spectacle. Celui-ci avait annoncé, la veille au soir, à sa femme, Nicki, l’existence de l’autre femme. Elle fut profondément choquée par la nouvelle, elle qui n’aurait jamais pensé que leurs problèmes conjugaux pèseraient autant sur les épaules de son mari. Malgré cela, elle ne le quitta pas. « Peu importe les endroits que les hommes visitent, ils retournent toujours à la maison.» Les mois passèrent. Eliot et Nicki ne se parlaient presque plus. La communication rompue, que leur restait-il? Il se contentait d’entrer dans une pièce dans un silence lourd et d’en ressortir. Le tout s’arborait en une étrange scène sombre. Enfin, un après-midi d’octobre, il prit ses valises et sortit de la demeure. Sans regard ni mot, il s’en alla. Dans un champ de tournesol, il ouvrit la lettre qu’il redoutait tant:

«Je voudrais simplement que tu pardonnes la faiblesse d’une femme. Dieu a ouvert mon cœur pour toi, me laissant la possibilité de t’aimer, mais il ne m’a pas donné la force d’accepter cette douleur en moi.

Je t’aime Eliot

A.D.»

Couché sur la terre humide, il pleura le corps refroidi de l’auteur de la lettre, isolé du monde. À cet instant, il s’en voulut fortement, car il sut que le malheur est un étau qui se resserre avec le temps.