par Gérard Manréson – Docteur es cynisme à HECC (Haute Ecole du Café du Commerce)

Comme les idées peuvent être belles et enthousiasmantes. Celles que l’on conçoit bien s’énnoncent d’ailleurs clairement et les mots pour le dire arrivent aisément. C’est le sens de cette chronique.
Moins d’Etat, mieux d’Etat. Voilà une belle idée. Une idée simple et logique que tout le monde peut répéter en coeur. L’Etat c’est l’autre, l’autre me fait peur, l’autre c’est pas bien, donc l’Etat c’est pas bien, CQFD.
Tout budget public est donc à restreindre. C’est une dépense, un gaspillage, une gabegie. C’est clair et limpide.
La Commission européenne qui conçoit bien cette idée l’a aisément énoncée et recommande à la Belgique de couper dans les dépenses de santé et de lier l’âge de la pension à la date de l’enterrement, oups pardon……, à l’espérance de vie.
Elle dit bien : « Couper dans les dépenses de santé ». Elle n’a pas proposé de diminuer les aides aux entreprises. Ben oui, vous avez remarqué : aider quelqu’un à se soigner, c’est une dépense. Par contre, aider une entreprise, c’est une aide, compétitivité oblige. C’est la grande guerre économique, cruelle mais pacifique. Un bel oxymore.

Heureusement, il y aura toujours un média fidèle pour rappeler les contraintes, qu’il est hors de question de tourner autour de la terre puisqu’elle est plate, que la mondialisation est naturelle comme la rotation du soleil autour de la terre et que l’on a tout à perdre à brimer les entreprises, le marché, les investisseurs, et tous ceux qui créent de la richesse.

Ces temps de crise sont des périodes bénies, personne ne moufte ou presque. C’est pourquoi je ne m’explique pas que ce journaliste ait fait remarquer que la BERD, la Banque européenne pour la reconstruction et le développement, file des dizaines de millions d’euros au géant Louis Dreyfus pour spéculer sur la nourriture alors que celui-ci a multiplié ses bénéfices par dix à plus d’un milliard de dollars. C’est très gênant vu que le budget de la BERD provient des Etats membres et de l’Union européenne, bref un budget public de chez public. Ce journaliste va tout mettre par terre.

Colmatons vite la fuite en expliquant tout ça. Alors voilà :
Dreyfus est une petite entreprise familiale présente dans 53 pays. Elle ne produit que quelques millions de tonnes de blé. Bon c’est vrai, elle en achète et revend dix fois plus. Elle a quelques fonds d’investissements spécialisés dans la spéculation alimentaire mais elle n’a multiplié que par vingt les investissements qu’elle gère.
Voyez-vous cette petite entreprise a é-nor-mé-ment de mal à accéder aux prêts bancaires, alors là, tel un scout, la BERD, toujours prête vient au secours et l’aide un peu. C’est normal.

Mais je préfère insister sur le partenariat de la BERD avec la FAO. La FAO, c’est cette branche du mammouth onusien qui s’occupe d’agriculture et d’alimentation et qui sauve les petits enfants noirs aux yeux mouillés. Et bien, la FAO et la BERD ont annoncé que c’était le secteur privé qui allait résoudre la faim dans le monde en investissant massivement dans l’agrobusiness. Tout ceci prouve bien qu’il est inutile de faire un procès d’intention à la BERD qui travaille manifestement au développement. Pas sûr que 11.11.11, SOS faim ou Oxfam puissent en dire autant. « Le préjugé est enfant de l’ignorance », écrivait le critique anglais William Hazlitt.

Alors ? Merci qui ?

Un appui à la spéculation.
En soutenant le groupe Dreyfus, la BERD finance les activités de trading de cette multinationale et renforce sa capacité de stocker des céréales en Russie alors que c’est lélément clé qui lui permet de manipuler les cours mondiaux. Ce type d’entreprise ne partage absolument pas l’information sur les stocks existants et en profite dans ses activités de trading sur les marchés agricoles. C’est de la Russie qu’est partie la flambée des cours agricoles de 2011 mais c’est aussi de Russie que les évaluations sur les quantités de céréales récoltées étaient les plus mal connues. C’est la non-transparence des stocks privés qui a servi toutes les spéculations avec des cours qui ont jeté plusieurs dizaines de millions de personnes dans la catégorie « malnutrition » des statistiques de la FAO.

(Paru dans Demain Le Monde – janvier-février 2013)