« Je vous diiiiis aurevooooiiiir et a la semaine prochaiiiine ! »
C’est sous un déluge d’applaudissements que Gérard Carma, présentateur émérite de la chaine Nexus1, dans son superbe costume Armani anthracite, termine son émission hebdomadaire depuis le studio Grand-Pacific à Austin dans le Nevada. Comme d’habitude, il clôt son émission par un frottement répété du pouce et de l’index qui signifie pour les fans « qui veut gagner de l’argent » slogan et but de son émission, fer de lance de la chaine.

M. Carma est un présentateur type geopardy : aimé de la ménagère de plus de 50 ans, les dents impeccablement blanchies par un entretien régulier chez le dentiste, il symbolise le gendre idéal aux yeux dudit panel. Sa seule présence justifie les 39% de part de marché que la chaîne occupe en ce samedi pour la tranche horaire de 21 heures. Mais Gérard est surtout un maître de plateau extraordinaire, ses chemisettes rayées « à l’ancienne » sa gentillesse avec les personnes âgées et les enfants, sa prévenance envers les gens qu’il interview lors d’un drame, son sens un peu gras de l’humour lorsqu’il titille une jeune fille, rendent unique cet homme porté par bien de ses pairs comme un Dieu vivant de l’audiovisuel. Mais le funambule du petit écran, qui parvient à jongler entre humour et tristesse, qui réussit le parfait équilibre entre nonchalance et dévouement, cet homme que tous admirent, cache un secret dont seuls ses collaborateurs et ses proches ont connaissance : Gérard est un sale con doublé d’un égocentrique patenté qui nourrit une fièvre de réussite qui lui ferait écraser n’importe quel handicapé, grand-mère ou enfant qui se mettrait sur son chemin. Cerise sur le gâteau, c’est un misogyne de la pire espèce, de celle qui fait rêver les femmes trop crédules et romantiques pour leur sucer toute leur jeunesse et leur amour.

« J’ai été bon ce soir non ? » Demande-t-il, tout sourire, sur un ton enjoué à ses collaborateurs.
« Magnifique prestation ! », « Comme d’habitude Gérard, tu es le meilleur ! » Ou encore « Quel talent ! » Viennent flatter son ego surdimensionné amplifié par ses racines italiennes. Le bellâtre aux yeux vert et à la mèche sombre bien lissé sur son front, se hâte ensuite d’aller dans sa loge afin de profiter d’un repos bien mérité.
C’est alors que Véronique, son assistante, entre dans cette dernière et apostrophe la vedette en ces mots « Gérald, as-tu pu proposer le projet à Roger comme tu me l’avais promis hier soir ? » L’homme élancé, les cheveux noir corbeau trop gominés et luisant ne se retourne même pas, il se regarde dans la glace et feint de ne pas avoir entendu. Son assistante insiste gentiment en prenant soin, avant tout, de le frotter dans le sens du poil « Tu as été encore fantastique ce soir ! J’ai tant à apprendre avec toi, et si je pouvais mettre en place mon projet, tu en serais la pièce maîtresse, le présentateur, tu serais vu comme un aventurier des temps modernes, un … »
« Oui, oui, oui, ma chérie je sais, je sais, mais écoutes, je suis harassé, fatigué et je n’en peux plus… Tu comprends, les vedettes ont besoin de calme afin de se retrouver ! Cette communion avec le public, tu ne peux bien entendu pas la comprendre, mais crois-moi, c’est puissant, ça te prend comme un orgasme mais ça te vide ! Ah, que j’aime ça ma petite Véro… »
Véronique, belle jeune femme blonde de vingt-et-un ans son ainé, totalement dévouée, prête à tous les sacrifices et propice à exécuter le moindre des envies du maître, comprend le message à peine dissimulé. Comme l’esclave sans volonté qu’elle lui est devenue, elle s’éloigne sans bruit si ce n’est celui de ses talons haut Louboutin, déçue mais mettant de côté ses sentiments personnels pour ne pas déranger son idole, son maître, son amant.

Une fois la star des plateaux TV enfin détendue et sortie de sa loge, il s’avance parmi le petit peuple qui constitue son équipe technique et, tout en serrant des mains tendues en offrande à son talent, s’approche du producteur qui le regarde en grimaçant.
« Alors Roger, c’était du grand Gérard ce soir non ? » S’exclame L’animateur de 52 ans.
« Oui du grand Gérard … Mais tu sais, ton public commence à se lasser de ton émission, de ton visage, de ta ridicule mimique des mains que tu t’obstine à faire malgré mes remarques répétées ! » Grommelle Roger, producteur de l’émission et vieux briscard de 49 ans qui tente de diriger le show malgré le melon énorme de son animateur principal.
« Roger, mon petit pépère, plaisante Gérard en tapotant du plat de la main la joue de son producteur, le jour où tu me dis que l’émission va mal, je me remettrai en question, mais d’ici là… Tu t’écrase. »
« Puisque tu en parles, Rémi m’a demandé de te dire que l’émission faisait des chiffres catastrophiques depuis deux mois et que tu devais sérieusement penser à te bouger le cul… Mon petit pépère ! »
Cet homme à la stature si imposante n’en revient pas, il s’effondre sur la chaise la plus proche et demeure muet, frappé par cette terrible nouvelle qui a mis à mal sa fierté d’homme, soit disant exceptionnel.
Roger, d’un air contrit, ajoute « s’il ne s’agissait que de moi, tu serais déjà en train de pointer au chômage. Tu as de la chance que Rémi n’ait pas oublié que c’est grâce à toi qu’il est devenu directeur de Nexus1, et c’est pour ça qu’il t’a soutenu jusqu’au bout en te donnant une dernière chance. Tu as une semaine pour trouver un nouveau concept d’émission, et tu as intérêt que ça cartonne. »

Roger, s’en va, le pas léger, comme libéré d’une peine qui lui pesait depuis pas mal d’années. Dans le studio, tout le monde s’affaire à ranger, démonter, discuter sur le montage à produire, etc… Et Gérard demeure muet, immobile, avachi dans cette chaise trop petite pour lui. Il gît là tel un pantin désarticulé à qui l’on aurait coupé les fils qui lui permettaient de se mouvoir.
Au milieu de ce chaos où sa détresse passe inaperçue, Véronique accourt « Gégé, mon biquet, j’ai appris la nouvelle ! Ils ne peuvent pas te faire ça, pas à toi ! Tu es la vedette, tu as ton public et il t’aime ! Ils vont en crever si … « 
« Ta gueule Véro, la coupe-t-il brutalement, j’ai regardé les audiences, et c’est vrai qu’on est en chute libre on ne fait plus que de la merde… Pourtant cette émission avait du potentiel ! Offrir du pognon a des gens pour qu’ils traquent les vedettes qu’on leur donne en pâture puis les récompenser lorsqu’ils ramènent un cliché intéressant…Bordel mais qu’elle idée de génie que j’ai eu la… »
« QU’ON a eu Gérard, je te rappelle que c’est moi qui t’ai donné cette idée ! » Indique Véronique.
« Oui, mais il n’y avait rien, pas de mise en place, pas de structure du show, tu n’étais rien et je t’ai offert d’être mon bras droit, putain quand j’y pense : qu’est-ce que je suis généreux ! » Se congratule Gérard.
« Tu as raison, c’est toi qui m’a faite et tu m’as tout appris mais maintenant je peux t’aider moi aussi ! Tu vas proposer mon projet a Roger et s’il accepte, je te place en tant qu’animateur vedette, on est gagnant-gagnant ! » Propose la frêle femme de 31 ans au visage trop maquillé et à la voix rauque des fumeurs trop assidus.
« Ok, tu as raison ma chérie, il faut que je me ressaisisse, je dois saisir ma chance et même si pour ça je ne dois faire que de l’animation et abandonner mon rôle de chef de plateau, c’est au contraire une opportunité pour ma carrière ! S’emballe Gérard, mais je veux être certain de ne pas me planter… Non pas que je n’ai pas confiance en ton talent mais tu comprends que si ça ne dépasse pas toutes les audiences attendues, je suis fini ? »
« Oh mon Gégé, tu es trop choux à t’inquiéter comme ça ! Je ramène la chemise contenant les scripts, documents et évaluations de faisabilité dans ton appart ce soir si tu veux ? » glousse-t-elle.
« Hum, j’ai une meilleure idée, impose Gérard, je t’invite au restaurant et on va ensuite la chercher chez toi ! »
« Tu veux surtout éviter que ta femme sache que tu as une liaison, mais ce n’est pas grave, je ne vais pas refuser un bon repas avec l’homme que j’aime et une nuit d’amour n’est-ce pas ? » Dit-elle en lui faisant un clin d’œil coquin. Véronique pourrait faire tomber tous les hommes présents sur le plateau dans ses bras, certains, en cachette, se sont d’ailleurs amourachés d’elle, mais cette beauté à la longue robe bleu semi-ouverte sur le côté ce qui laisse entrevoir une bonne partie de ses jambes longilignes et magnifiques, demeure le fantasme de son mentor.

La soirée se passe comme prévu : l’animateur, toujours impeccablement vêtu, part de chez lui en ayant au préalable prétexté une quelconque réunion de crise auprès de sa femme, il rejoint ensuite sa maîtresse dans un restaurant éloigné de sa demeure, car loin d’être stupide, il prend toutes les précautions pour ne pas révéler sa vie parallèle, puis tous deux arrivent chez elle. Il prend tout d’abord la chemise du projet, la parcourt en ponctuant sa lecture de « hum ! »,  » C’est bon ça ! », « excellent ! » Avant de finir dans les bras de sa maîtresse et de l’honorer tel l’apollon de la literie qu’il fut, est et demeurera encore quelques années.

Le lendemain, véronique arrive sur le plateau à dix heures précises, comme tous les jours. Un bustier pigeonnant en guise de haut laisse entrevoir sa généreuse poitrine et procure l’effet escompté sur les mâles environnant qui se permettent, pour les moins galants de pousser un sifflement. Il règne une effervescence incroyable, une telle énergie se dégage des équipes techniques qu’elle se demande ce qui peut bien se passer mais sent son cœur battre à la chamade. Elle attrape un des techniciens au passage et lui demande de lui expliquer le pourquoi de cette soudaine fébrilité. L’homme de 10 ans son cadet lui répond simplement « c’est génial… Vas voir Roger, il t’expliquera ! » Puis repart à sa tâche première.
Elle appose sa main sur sa poitrine, son cœur résonne lourdement et elle se prend à penser « ça y est ma grande, tu l’as ta chance, tu vas devenir directrice du programme ! » Tout en se dirigeant vers le producteur.
« Ah Véronique, enfin, on attendait plus que toi ! » Lui sourit-il.
Elle ne dit mot car elle se sent au bord de l’évanouissement, son excitation est à son comble et elle se demande si elle va réussir à ne pas s’effondrer quand il va lui annoncer la nouvelle. Les lèvres pincées, affichant un large sourire, elle le fixe avec ses yeux pétillant en attendant la suite.
« On a le concept de notre prochaine émission, mais ça, tu le sais déjà petite cachotière ! C’est un truc de fou ! » S’enthousiasme Roger comme s’il s’agissait de sa première émission.
Elle le regarde, elle n’y tient plus, et se répète ce mantra dans sa tête « ne tombe pas, reste debout, ne tombe pas ma fille ! »
« Ce con de Gérard a réussi à me surprendre, son concept est purement génialissime ! Tu devrais en prendre de la graine Véro ! »
« Que, que, quoi ? » Parvient-elle à articuler. Son sourire s’est mue en rictus et son visage, déformé par l’incompréhension et le malaise, se teinte d’un blanc très pâle.
En pleurs, elle quitte son producteur et fonce dans la loge de l’usurpateur de projet. Oh, ce ne sont pas des larmes de tristesse qui font couler son mascara fraîchement parsemé sur son visage juvénile, mais des larmes de rage, elle bouillonne et lorsqu’elle pénètre dans la loge de Gérard en faisant claquer sa porte, elle se met à hurler « Espèce d’enfoiré ! Sac a merde de connard tout juste bon à agiter sa nouille ! Tu m’as volé mon projet, mon bébé ! »
« Bonjour à toi aussi ma chère Véro, lâche t’il tranquillement, je ne vois pas de quoi tu parles, j’ai bien un projet en main et toutes les feuilles sont paraphées de ma griffe, ça m’a pris un temps… Oh la la la, je crois que je n’ai jamais autant bossé tu sais ! Et puis il a fallu que je corrige tes vilaines fautes, c’est impardonnable ça Tsssss ! »
Elle le regarde sourire, content de son méfait, certain d’avoir accompli ce qui est le mieux pour lui donc ce qui est juste. Et soudain elle se met à rire, elle en pleure de rire et n’arrive pas à s’arrêter  » Mais quel enfoiré tu fais… Ah tu m’as bien baisée la nuit dernière et dans tous les sens du terme ! T’es content de toi hein ? Tu te crois malin ! »
Voyant que la discussion tourne au vinaigre, il tente de calmer les choses « Ecoutes ma chérie, ce n’est pas la peine de te mettre dans tous ces états, tu resteras ma collaboratrice, et même si tu n’as pas la pleine direction de ce projet, tu peux quand même donner ton avis, et je te laisserai préparer le plateau et faire le montage si tu veux, tu es contente ? »
En guise de réponse, elle sort de la pièce non sans avoir claqué violemment la porte… à nouveau.
Le reste delà journée se passe sans Véronique et sans autre heurt. Seul incident, Roger vient rappeler à Gérard qu’il n’a le droit de décevoir ni Rémy, ni lui-même.

Le lendemain, Véronique est à nouveau absente. Gérard commence à s’inquiéter. Mais chez ce genre d’individu, leur bien être prime avant tout le reste et l’inquiétude disparaît donc au bout d’une petite demi-heure.
Cependant, Gérard a du mal à se motiver et, chose étrange chez lui, il commence à se sentir coupable d’avoir volé le projet à celle qui lui faisait le plus confiance. Ainsi, il réunit toute l’équipe et propose « bon, on a déjà trouvé un bon projet, mais on peut éventuellement faire encore mieux, on a le reste de la semaine pour dénicher un nouveau concept, alors tout le monde se bouge et me propose des idées… Et si on ne trouve rien de mieux au final, et bien c’est que ça devait arriver comme ça et puis c’est tout ! »
Si son équipe ne comprend pas toute la logique dans son discours, elle se met tout de même au travail. Guy, l’un des scénaristes de l’émission secrètement amoureux de Véronique, pose tout de même la question épineuse de qu’en dira le producteur, ce à quoi Gérard répond qu’apparemment ce dernier n’est pas là, et qu’il s’en occupera en temps voulu.
La fin de la semaine arrive enfin, et toujours aucune proposition valable ne s’est présentée, Gérard a cependant repris le costume d’égoïste qu’il arbore d’habitude et s’est finalement convaincu en son fort intérieur que ce projet est le fruit de ses réflexions, qu’il aurait pu lui insuffler la vie lui-même et qu’il a sûrement du y apporter quelques-unes de ses idées.
Alors qu’il se noie dans ses réflexions égocentriques, Véronique apparaît dans l’encadrement de la porte de sa loge « Gérard, je t’en veux encore un petit peu mais j’ai bien réfléchi et … Pfft déjà, je t’aime donc ce n’est pas facile, et en plus je te respecte trop, je veux faire partie du show, je veux décider de certaines directions à prendre ! Si tu es d’accord je veux pouvoir moi-même choisir les cas à traiter ok ? »
En fait, Gérard est soulagé car c’est justement la partie de l’émission qui aurait pu lui prendre le plus de temps et d’énergie à réaliser, puis la saisit par la taille et l’embrasse goulûment, non pas qu’il en ait irrésistible envie mais ça lui donne l’impression qu’ainsi, la dispute est clos.
Ils vont ensemble voir le producteur et Gérard fait montre de toute sa grossièreté « alors Roger, où étais tu passé ? Tu te prenais du bon temps avec une stagiaire ? » Visiblement, si cela fait beaucoup rire l’animateur, ça ne semble par contre pas du tout amuser le producteur qui lui répond « Qu’est-ce que ça peut te foutre ? Je n’attends qu’une chose, que tu plante cette émission… Fais-moi plaisir et fais le con s’il te plaît ! »
Mais Gérard présente alors le contenu de la pochette, et il faut lui reconnaître un incroyable talent d’orateur. Le concept est simple : il va chercher des cas de disparitions étranges et va tenter de les résoudre avec toute son équipe. Ils vont bien entendu rechercher les cas les plus spectaculaires, ceux avec des événements mystiques en toile de fond, et les démystifier avec leur matériels de surveillance ou au contraire, constater qu’il y a vraiment des choses exceptionnelles qui se sont produites.
« Oui c’est génial, ça va attirer le public… Et te voir enquêter sur les lieux va être vraiment formidable une fois les reportages montés, mais si jamais tu te trompes, si jamais tu cautionne ce qui ne pourrait être qu’une fumisterie, c’est toute la chaîne qui perd sa crédibilité, et je te préviens que tu sautes !  » tempère Roger.
« On va bien entendu enquêter avant, puis on va aller là-bas, on va filmer et inutile de vous dire qu’on va prendre un maximum de précautions afin de ne pas se faire avoir. De plus, on choisira, évidement, les sujets les plus extraordinaires mais faciles à démonter ! » Explique Véronique.
Roger donne son feu vert, il leur donne une semaine pour réaliser un pilote qui sera diffusé après qu’il l’ait vu et approuvé « Les émissions qui suivront se feront en deux temps, explique Gérard, une première partie en rediffusion, c’est la partie où l’on enquête. Puis une deuxième partie en direct, c’est là où l’on démontrera la supercherie ».
Bien entendu, il se garde de dire que c’est encore son assistante qui lui a suggéré cette idée géniale.

Le premier tournage se fait dans un petit village situé au fin fond de l’Angleterre. Un hôtel de seconde zone semble être habité par des fantômes qui font disparaître certains touristes. L’histoire n’a pas fait grand bruit car une fois l’enquête préliminaire terminée, elle ne concerne finalement qu’un couple de passage. Roger et son équipe s’installent à l’hôtel, le blinde de caméras qu’ils dissimulent un peu partout, et entament leur première nuit.
A quatre heures du matin, Roger est réveillé par un courant d’air frais, sa fenêtre est restée ouverte et le froid vient de le réveiller. Ayant un peu froid, il se lève. Aucun bruit ne transpire. Et soudain sa porte de chambre s’ouvre puis se ferme violemment, Gérard sursaute mais a le réflexe d’aller voir dans le couloir. Ce dernier est vide, et seuls les autres membres de son équipe techniques viennent l’animer.
Le lendemain, ils font un débriefing et observent les vidéos. Dans la chambre de Gérard aucune caméra n’ayant été placée afin de conserver la tranquillité de sa majesté, on ne peut savoir le pourquoi du comment de la fenêtre ouverte. Cette dernière donnant sur le toit, une personne a fort bien pu l’ouvrir de l’extérieur. En ce qui concerne le couloir, ils visionnent la bande et voient se former sur cette dernière une sorte de brouillard suivit par l’apparition d’une vieille femme habillée de haillons blancs qui avance doucement vers la porte de Gérard. On voit clairement son visage sur la vidéo mais elle semble si spectrale que les membres en frémissent tous.
La bande montre que l’entité ouvre la porte doucement puis la referme vivement en la faisant claquer, et enfin disparaît dans les mêmes volutes blanches éthérées que précédemment.
« Ça ne prouve malheureusement pas grand-chose…Tente de rassurer Gérard. Mais pour quelles raisons l’hôtelier aurait mené un tel bateau ? La célébrité ? Non ça a plutôt nuit à son affaire et ça, on a pu le constater avec la résiliation de certains clients. Alors quoi ? »
Mais aucune réponse ne vient et il commence à sérieusement entrevoir une hypothèse plus fantasque.
Toute l’équipe passe la journée à tenter d’élucider le mystère, ils regardent encore et toujours les bandes mais rien ne leur permet d’affirmer qu’il s’agit d’un canular.
La nuit tombe, Tout le monde s’en retourne se coucher mais Véronique, qui n’est pas rassurée du tout, frappe discrètement à la porte de Gérard. Ce dernier est heureux de pouvoir profiter de la situation et commence à l’embrasser tendrement, car Gérard est un amant émérite, viril et passionné. Lentement, il défait sa robe qu’il laisse choir sur le sol, la soulève comme un athlète soulèverait une plume et la fait danser dans ses bras tout en la caressant. Il lui embrasse ensuite le cou, remonte le long de ce dernier tout en la serrant puissamment contre son corps puis lui embrasse les lobes de l’oreille ce qui semble procurer à Véronique un début d’extase. Enfin, il la jette sur le lit, enlevant ses habits à la hâte et lui laissant la possibilité de le défaire de son pantalon. Elle enlève la large ceinture en cuir à la boucle ivoire sertie d’un aigle doré et déboutonne son pantalon qu’elle baisse d’un coup sec. Elle commence à lui embrasser le nombril, puis descend doucement alors qu’il s’abandonne à elle. Une fois les deux amants sur le lit, elle se met à califourchon sur lui et lui glisse dans l’oreille « dire qu’on pourrait faire ça plus souvent si tu n’étais pas marié ». D’un geste brusque il la repousse et se lève en disant « bordel mais c’est évident ! » Alors qu’elle vient de se retrouver les quatre fers en l’air sur le sol en bois.
« Mais tu es cinglé, quelle mouche t’a piqué ? » Lui demande-t-elle abasourdie.
En guise de réponse il appelle Janine et Marc, deux assistants, et les somme de le rejoindre à la réception.
Une fois en bas, il épluche le registre de l’hôtel et note plusieurs noms. « David, Trish, vous me cherchez où habitent ces couples, et fissa ! Je veux les réponses pour demain matin ! » Ordonne-t-il.
Véronique lui demande « mais tu vas m’expliquer à la fin ? »
Et lui de répondre sur un air triomphant « juste une hypothèse à confirmer et … Tu verras ! »
Il se couche alors seul, heureux de l’effet d’annonce provoqué sur sa maîtresse, effet qu’il réutilisera assurément dans son émission avant d’expliquer que l’hôtel est un hôtel accueillant principalement des couples illégitimes qui prennent des noms d’emprunt et que l’un de ces couples, dont l’homme n’est pas moins que le frère de l’hôtelier, s’est fait surprendre par son conjoint et a dû prendre la fuite. La suite s’est avérée très facile à vérifier : le frère de l’hôtelier voyant venir sa femme est allé le trouver afin de le supplier de le dépanner pendant qu’il s’enfuyait avec sa maîtresse, mais sa femme ayant eu vent du nom d’emprunt de son mari volage, voulu pénétrer dans sa chambre en menaçant de faire un scandale. Le pauvre hôtelier inventa alors cette histoire de fantôme afin d’expliquer à la cocue l’absence de couple dans la chambre à visiter. La femme n’ayant pu vérifier que son mari volage était passé dans cette pièce avec sa maîtresse, s’en est retournée mais pris soin de diffuser l’histoire abracadabrante dans toute la région et sans le savoir assouvir sa vengeance. Lorsque l’équipe de télévision est venue enquêter, l’hôtelier, au fait du placement des caméras et l’absence de celles-ci dans la chambre de Gérard, a fait toute une mise en scène à base de fumigène afin de masquer aux caméras la supercherie et rendre la vieille femme venue « hanter » le couloir le plus fantomatique possible avant de la disparaître comme par magie.

« Je ne t’aime pas Gérard mais je dois reconnaître que la première émission dépasse toutes mes attentes » se contraint à dire Roger lors de la première diffusion.
« Et tu n’as encore rien vu ! Fanfaronne Gérard, la semaine prochaine, on va enquêter dans le bourg de Joahnson, des suicides à la chaîne sans raison apparente, et j’ai déjà une idée là-dessus ! »

L’équipe au grand complet arrive dans la bourgade du nom Joahnson au petit matin. Ils déballent leurs affaires, puis commencent à interroger l’hôtelier et différents commerçants mais aucun n’est très enclin à leur donner une quelconque révélation. Tout au plus, ils confirment tous qu’au moins trois suicides ont eu lieu dans les deux derniers mois. Apparemment l’information est passée dans l’indifférence générale des médias trop occupés a parler de la guerre qui se déroule actuellement dans un quelconque pays du tiers monde. Les autorités, quant à elles, n’ont rien relevé de suspect, mais non pas non plus enquêter plus que ça, considérant sûrement que les trois cas n’étaient pas liés.
Insatisfait de ces réponses, Gérard commence à s’agacer, et à s’énerver tout d’abord auprès de ces collaborateurs qu’il traite d’incapables ou de crétins congénitaux, puis finit par s’en prendre aux personnes interrogées elles-mêmes.
« Mais voyons, vous êtes en train de le dire que trois jeunes se sont explosés la tête à quelques jours d’intervalle et personne ne s’est demandé ni pourquoi, ni comment ? »
Le pauvre hère qu’il malmène devant ses collaborateurs en plein désarrois, se met alors à dire  » on est maudit, on est maudit ! »
Une étincelle se met alors à briller sans les yeux de l’animateur qui repère dans les propos du bougre un peu attardé, le début d’une belle histoire à présenter.
Mais il n’a pas le temps d’en savoir plus que deux policiers entrent dans la bâtisse et l’embarquent avec force et fracas au poste.
Une fois arrivé là-bas, et malgré ses protestations et menaces en tous genres, les deux hommes de loi le jettent en cellule et l’un d’entre eux lui explique « Monsieur, vous n’avez aucune autorité pour questionner nos administrés et encore moins pour les secouer comme vous venez de le faire. On a eu des plaintes par téléphone de la part des gens que vous avez ennuyé avec vos questions. »
Deux heures passent et une partie de ses coéquipiers arrive enfin. Après l’avoir entendu maugréer sur le fait qu’ils arrivent tard, l’un d’eux lui explique qu’il a fallu aller voir le maire pour qu’il intervienne lui-même auprès du chef de la police. s’il n’avait pas réussit à convaincre le chef Wuornos, Gerard aurait pu rester jusqu’à quarante-huit heure en cellule pour trouble à l’ordre public.
Le maire, un homme âgé au teint hâlé, le visage buriné de cicatrices apparemment très anciennes, se présente alors à lui et l’invite à venir, seul, dans sa demeure.
Gérard accepte volontiers, voyant là une source potentielle d’informations.

La maison du maire est somptueuse, le mobilier style Louis XV dont les boiseries magnifiques sont soulignées par des arrêtes dorées très bien entretenues, marque que le maire est un homme de goût. Ce dernier le fait entrer dans la salle de réception, une petite pièce aux murs molletonnés d’un tissus rouge soyeux et velouté piqué par des rivets en or. Certains pans de mur sont cachés par une petite bibliothèque où l’on peut lire les noms étranges de certains ouvrages « L’abomination de Dunwich », « magie noire et pactes » ou encore « Le septième livre de Moïse ».
– Vous êtes féru de livres occultes ? Interroge d’entrée de jeu Gérald.
– Oh, ceci ne sont que les vestiges de mon ancien métier, j’étais bibliothécaire à l’université Miskatonic d’Arkham. Et j’ai pu rapporter quelques ouvrages que je n’ai malheureusement plus le temps de lire. Mais dites-moi, que venez vos chercher par ici très cher monsieur Carma ? Répond le maire
– La vérité mon bon monsieur, juste la vérité ! Voyez-vous, j’anime une émission où nous enquêtons sur les faits étranges et les démystifions. Nous ans entendu parlé des suicides mystérieux qui ont eu lieu dans votre petit bourg et j’aurais aimé avoir votre ressenti sur cela.
– Je vais répondre à votre question, monsieur, mais permettez-moi de vous poser une question auparavant : croyez-vous au mystique, aux forces démoniaques, aux revenants ou encore aux démons ?
– Ah ah ah, monsieur le maire vous me paraissiez censé il y a encore quelques minutes, ne venez pas gâcher toute la bonne impression que vous m’aviez faite… Et pour répondre à votre question, non je ne suis pas superstitieux et je ne crois pas à toutes ces foutaises de bonnes femmes.
– Oh, grand bien vous en fasse, monsieur, mais devrais-je en conclure que vous ne voyez que ce que vous pouvez voir, sentir ou tenir ?
– Oui tout a fait, mais je ne vois pas tellement où vous désirez en venir ?
– vous affirmez donc que vous ne croyez pas en la gravité puisque vous ne pouvez voir cette force ni la toucher réellement.
– non, mais là c’est différents, on la connaît cette force et …
– …et pas les forces mystiques car votre éducation judéo-chrétienne vous a bien prémunit d’avoir un jour cette ouverture d’esprit.
– mais la gravité on peut la sentir, on ressent l’attraction de la terre sous nos pied, vous confondez tout monsieur !
– et la folie mon cher, l’avez-vous déjà expérimenté ? Une telle folie que vous ne distinguez plus la réalité du rêve, du cauchemar et tombez bien malgré vous sous le joug des anciennes puissances…
– ça amuse certainement les gogos vos histoires, mais en attendant vous n’avez toujours pas répondu à la question monsieur le maire.
– si vous preniez ne serait-ce qu’un jour pour étudier le Necronomicon, vous comprendriez alors qu’il y a des forces qui nous dépassent et pour qui nous sommes moins que des fourmis. Et pour répondre à votre question, et parce que j’apprécie votre émission qui malheureusement n’est plus diffusée, les suicides qui ont eu lieu n’ont rien de naturel mais vous êtes trop obtus pour pouvoir l’admettre. Laissez-moi cependant vous mettre en garde, celui qui doute de sa propre folie ne sait pas qu’il vit dans son délire. Méfiez-vous de tout et je vous conseillerais de repartir au plus vite dans votre belle grande ville, vous n’avez rien à gagner en restant ici.
– bien je vous remercie mais laissez-moi juger de ce qui est une fumisterie et de ce qui ne l’est pas alors.

Sur cette courte entrevue, les deux hommes se saluent et se séparent. Une voiture attend Gérard pour l’emmener à son hôtel.
Une fois arrivé la- bas, il réunit toute son équipe « Bon, on ne veut clairement pas que l’on fasse de vague, ça sent les comptes truqués en mairie ou pire, la pègre locale. Alors on va continuer à fouiner partout ! Mais où est Véronique au fait ? »
Personne ne répond puis une petite voix fluette s’élève au travers de la foule « Elle est partie rechercher des informations auprès des gens du village, elle a trouvé quelque chose d’intéressant pour l’enquête apparemment. » Annonce Stanley, un grand rouquin tout frêle.

Gérard attend sa maîtresse pendant une bonne heure, puis, lassé de ne pas la voir venir, il rejoint le bar de l’hôtel et paye un verre a un vieux en salopette qui semble déjà fortement imbibé.
« A la tienne mon vieux, tu t’en fous toi aussi des suicides n’est-ce pas ? Ah ah ah, ce n’est pas grave va, on est là pour boire un coup ! » Le taquine la vedette inquiète de son sort s’il ne fait pas vite avancer son enquête.
« Ah Ben si hein, moi je les aimais bien les petiots jeunes, c’était toute une bande vous savez ? Mais ils ont voulu aller voir le centre de jeunesse, cette saloperie de bâtiment maudit ! C’est le diable qu’est la d’dans ! » Rage le petit vieux avec les quatre dents qu’il lui reste.
« Ah, continuez, tenez, je vous commande un autre verre ! » Invite Gérald en faisant un signe au barman.
« Mais on leur avait dit de ne pas aller là-bas, mais les jeunes vous savez, ils n’écoutent rien ! Le vieux père Hogy leur avait dit qu’il fallait faire attention, que les ruines du bâtiment avaient déjà fait des morts et qu’on ne savait pas ce qu’il restait là-bas, le vieux Hogy leur avait dit de ne pas passer par les souterrains, qu’il ne fallait pas tenter de rentrer la dedans mais non…. Personne n’écoute le vieux Hogy ! Cette saloperie de centre qu’a maudit tout le monde, ouais saloperie va ! »
Mais avant qu’il n’ait le temps de servir à nouveau le petit vieux à l’haleine chargée afin de le faire parler, trois hommes en tenue locale, c’est à dire le style paysan attardé, le prennent par dessous les bras et le traînent vers la sortie en lançant a Gérard « ne faites pas trop attention à lui, c’est un vieux poivrot qui emmerde tout le monde ! » Et le vieux de brailler « nan, faut pas y aller y’a le diable là-bas j’vous dis ! » Avant que l’un des trois hommes ne le fasse taire par un « Mais tais-toi donc ! Vieil ivrogne, tu ne sais pas te tenir ! »
De retour à sa chambre, il y pense toute la nuit se disant qu’il doit y avoir un fond de vérité et s’imaginant déjà une quelconque activité illicite dans les décombres bien cachées de ce fameux centre de jeunesse.

Pourtant, cette nuit-là, Gérard n’arrive pas à trouver le sommeil « mais où peut être passée cette conne … » Se lamente t’il. C’est sa façon, un peu particulière, de se soucier de Véronique.
La nuit passe et toujours pas de maîtresse, Gérard réunit une fois de plus toute l’équipe afin de demander si quelqu’un aurait eu vent d’un éventuel départ de l’assistante mais aucun d’eux ne sait. Gérard se décide alors à faire un acte extraordinaire pour un homme de sa condition, un geste qu’il répugne au plus haut point, il doit demander de l’aide. Avec un groupe composé de techniciens et d’assistants divers, il part au poste de police afin d’y requérir l’assistance voulue. Là-bas, comme s’y attendait l’homme de spectacle, un accueil glacial les attend et au final, Gérard ne sait pas réellement si une quelconque recherche sera effectuée. Un peu dépité mais engueulant comme à l’accoutumée son équipe, il revient vers la deuxième équipe à qui il a laissé la douloureuse tâche de chercher toute piste pouvant mener à Véronique.
A son retour, Guy, un grand sec tout chauve vient à sa rencontre en courant « on a trouvé où elle est allée ! Il y a une bande de jeunes qui affirment qu’elle les a interviewé et qu’elle est finalement partie avec quelques-uns d’entre eux qui ont bien voulu l’accompagner ! »
Gérard souffle intérieurement mais bouillonne déjà en pensant au savon qu’il va lui passer lorsqu’il l’aura retrouvée « Mais bordel où est-elle allée Guy ? » Et le jeune a l’allure de vautour de répondre « elle est allée à l’ancienne maison des jeunes, les gamins ne voulaient pas l’accompagner mais elle a offert une petite somme qui a intéressé certains d’entre eux, les autres disent que c’est trop dangereux. »
Gérard déclare « mais que peut il y avoir de si terrible là-bas ? »
Fred, un autre grand échalas aux larges bacchantes anachroniques lui explique « je suis allé faire des recherches dans les archives de la ville et au journal local, j’ai trouvé qu’il y a quelques années la ville avait pour projet de créer un centre de jeunesse contenant un musée de cire de façon à faire revenir les investisseurs et de la faire revivre. Pas mal de commerces se sont donc ouverts en même temps que les travaux et certains ont vendu tous leurs biens pour pouvoir acheter ces commerces. Les propriétaires se sont donc installés dans le bourg avec leur femme et leurs enfants. Mais pendant les travaux de construction du musée, alors que le centre était déjà terminé, les autorités ont trouvé des vestiges d’un quelconque peuple très ancien et les travaux ont dû s’arrêter. Tous les commerces ont périclité lentement et peu à peu les gens sont devenus malades de tristesse. Ce sont les gosses qui ont le plus trinqué apparemment, et du coup une petite bande est allée faire les imbéciles dans le centre en bravant les interdictions, on se sait pas vraiment ce qu’il s’est passé mais, prévenues par les riverains, les autorités sont arrivées et ont juste eu le temps de voir le centre prendre feu subitement et s’écrouler en partie. Ils ont bien tenté de retrouver les gamins dans les décombres mais il fallait tout d’abord éteindre l’incendie et les pompiers mirent deux jours pour y arriver, il est dit que le feu semblait prendre vie, des flammes vertes et bleutés se dressaient hors des décombres, de là est née une légende comme quoi certains des gamins seraient encore à l’intérieur… »
« On n’ose pas imaginer ce que ces gens, aveuglés par leur pauvreté et abattus par la douleur ont dû endurer… Pleurniche Gérard. Bon sang c’est bon comme approche ça ! Que quelqu’un note ce que je viens de dire immédiatement ! Si avec ça on foire l’émission, je m’en vais direct à l’hospice ! ». Ses collaborateurs le dévisagent mais n’osent bien entendu dire ce qu’ils pensent vraiment de son attitude égoïste et insensible.
Il est tellement fier de sa trouvaille qu’il en rit et déclare qu’il faut impérativement qu’il aille trouver le maire !

« Non. » La réponse du vieil homme aux tempes grisonnantes est sans équivoque.
« Mais pourquoi ?  » râle Gérard agacé qu’on puisse lui refuser son dernier caprice.
« Monsieur Carma, mes administrés vous aiment beaucoup et je ne voudrais pas qu’il vous arrive quoique ce soit de fâcheux pendant mon mandat… »
« Foutaises, avec tout le respect que je vous dois, j’irai là-bas que vous le vouliez ou non ! »
« Alors vous irez seul, je n’autoriserai aucune de mes équipes à vous accompagner et je vous ferez mettre en cellule si vous bravez mon interdiction ! De toute façon toutes les issues se sont effondrées, on ne peut plus pénétrer dans le bâtiment ! »
« Bon sang mais qu’est-ce que vous avez à cacher la bas ? »
« Ce qui se terre aux tréfonds de cet édifice ne concerne pas les gens comme vous ! En cherchant dans les ténèbres, on ne trouve pas la lumière mais la voie vers la folie »
« Oooh gardez vos citations ésotériques pour d’autres, dit Gérard tout en notant sur son carnet la phrase qu’il vient d’entendre et qu’il trouve terriblement bien adaptée pour son émission »
Les deux hommes se séparent et Gérard va trouver Guy, lui donnant la charge, aidé de David, de trouver des jeunes qui accepteraient de les accompagner.
Cette nuit là, les paroles du maire résonnent encore dans sa tête. Il ne peut trouver le sommeil que tard dans la nuit et garde sa lampe allumée pour le rassurer.

Le lendemain matin, Guy s’avoue bredouille « impossible de retrouver le jeune qui m’avait vendu les renseignements précédemment patron, je pense qu’on peut faire une croix sur le reportage … »
« Ça, ça me fout les nerfs en pelote ! Braille Gérard, bon j’ai bien réfléchi cette nuit, Véro était un peu connue du public, on peut présenter l’émission comme une émission posthume où on ferait intervenir des gens qui la connaissent bien, célébrités et autres, ouais, ça serait pas mal en fait ! Je commence à en avoir ras le bol de cette ville…  » Mais David, un des plus zélés de ses assistant arrive en courant avec un adolescent boutonneux vêtu d’une chemise jaune à carreau trouée et d’une vieille salopette tachées à outrance plongeant dans des bottes ayant sans doute vécues la guerre 14-18 « ce jeune homme accepte de nous montrer un chemin pour pénétrer dans l’enceinte du bâtiment » dit-il en présentant le jeune Doug au reste de l’équipe et à son patron.
« Il est tout seul ? C’est lui qui a emmené Véro ? » Questionne Gérard
« Heu non, moi j’ai emmené personne m’sieur, et y’a que moi qui connait l’entrée donc vot’dame elle a pas pu y aller… » Affirme Doug
« Ah non, c’est de la connerie boss, vous voyez bien que le gamin est complètement abruti ! Allez, on fait comme vous avez dit, c’était une superbe idée le coup de l’émission hommage à Véro ! » Tente Guy visiblement bien peu emballé par l’idée de partir crapahuter dans des décombres calcinés.
« Et qu’est ce qui me prouve que tu ne nous mène pas en bateau mon petit ? Allez, crache le morceau parce que je n’aime vraiment pas perdre mon temps ni me faire arnaquer par un gamin ! » Menace l’animateur en prenant le ton d’un gros dur.
« Bah faut pas le dire aux autres hein ? Demande Doug, puis voyant qu’ils acceptent de faire silence s’il continue, il poursuit : bon, Ben voilà, je faisais partie du groupe qui a foutu le feu au bâtiment. C’est mon frangin qui était le chef et comme les vieux ne voulaient pas qu’on aille faire le con là-bas, il sortait en douce. Mais ce soir-là, je l’avais vu s’esquiver, et je l’ai appelé par la fenêtre de ma chambre alors pour que je la ferme il a accepté que je vienne. On est allé au centre, et là Jimmy, c’est mon frère, a fracassé le cadenas. On est allé dans le centre et Jimmy était comme fou. Faut dire qu’il en voulait terriblement à ce bâtiment, le vieux s’était ruiné en achetant le magasin et quand tout est tombé à l’eau il a commencé à picoler, maman est devenue une loque enfin quoi, c’était la misère chez nous tu vois ? Bon, bref, on est dans le bâtiment et Jimmy commence à peloter Anna, sa copine, elle ne veut pas trop parce qu’elle sortait déjà avec Ted, mais ça mon frangin il s’en foutait et il a continué. Anna elle était infirmière, elle a toujours été super sympa avec moi alors j’ai essayé d’arrêter mon frère, je lui ai collé un coup de pied et Anna a réussi à partir, il était fou de rage, il m’a collé un pain et je suis tombé… Tu vois, Jimmy ne m’a jamais frappé hein ! Là il était devenu cinglé et ses potes ont essayé de l’arrêter mais ils ont commencé à se battre. J’ai eu peur alors je me suis enfui dans le musée. Jimmy, il était fou je vous dis, il gueulait qu’il voulait m’éclater alors j’ai couru encore mais je me suis perdu et c’est Anna qui m’a retrouvé. Son père, il travaillait sur le chantier et elle venait parfois soigner des ouvriers qui s’étaient blessé alors elle connaissait pas mal des recoins du bâtiment, pis Anna elle était vachement intelligente hein, pas comme moi ou Jimmy, alors elle avait tout mémorisé et on est sorti par les tunnels. On entendait toujours gueuler Jimmy et ses potes, ils gueulaient avec lui cette fois ci, ils criaient qu’ils allaient cramer ce putain de bâtiment ! Anna elle s’est cassée la figure la tronche la première dans une flaque d’eau et comme elle me tenait par la main, je me suis vautré aussi mais dans le mur, alors j’étais un peu sonné et j’ai eu du mal à me relever, y avait de la mousse toute dégueulasse sur mes mains et je glissais à chaque fois que j’essayais de m’appuyer sur le mur tu vois ? C’est Anna qui m’a aidé, elle s’était bien fait mal, elle avait le nez en sang et de la vase dans ses cheveux et son visage. On est sorti mais Anna elle a voulu retourner là-bas, elle avait des yeux bizarres, et moi j’étais mal, j’avais envie de vomir et je voyais tout trouble mais aussi avec plein de couleurs, Jimmy m’avait quand même bien cogné ! Alors après je me suis assis dehors et j’ai attendu mais au bout de dix minutes hein, à peu près hein, Ben le bâtiment il a tremblé, j’ai entendu gueuler et j’ai vu l’avant du bâtiment, là où y avait l’entrée, s’écrouler comme si c’était du papier qu’on avait chiffonné, je suis tombé en arrière tellement j’étais surpris ! Pis j’entendais encore gueuler Jimmy mais aussi Anna mais pas aux même endroits et là boom ça a explosé bordel ! Un vrai feu d’artifice ! Et paf le reste du bâtiment qui s’casse aussi la gueule ! Et j’entendais toujours gueuler hein ! Pis les flics et les pompiers sont arrivés et là il y avait plus de cris, plus rien le silence et les flammes, j’ai jamais vu des flammes aussi grandes ! C’était tout jaune dans le ciel tellement elles étaient grandes… Et les pompiers ont commencé leur boulot, le feu est parti à bout de plusieurs heures mais ils ont continué, faut dire que j’étais loin, j’voyais pas tout et j’avais chié dans ma culotte, fallait que je rentre chez moi ! « 
Gérard le regarde silencieusement, même une fois que le jeune paysan s’est tu… Puis dis « ok on y va ! » Et glisse dans l’oreille de David « il est demeuré le gamin que tu as trouvé mais une chose est sûre, il ne nous raconte pas que des conneries et n’essayera pas de nous entourlouper, il est trop simplet pour ça ! »

L’adolescent les emmène en contrebas de l’ancien centre, ils y trouvent une ouverture dans le roc bloquée par quelques planches de bois solidement ancrées dans la roche par d’énormes gongs.
« Hé gamin, ce sont des égouts non ? » Demande David
« Non, t’inquiètes pas m’sieur ! Ce sont de vieilles grottes, c’est ça qu’à fait arrêter les travaux ! » Affirme Doug
Comme un jeune chien fou, il s’engouffre dans le tunnel encombré de divers matériels de fouilles, d’immenses engin de pompage et ventilation qui ne fonctionnent plus et d’un tas de papiers et plans qui jonchent le sol.
L’équipe a bien du mal à suivre le jeune paysan. Guy, qui se balade avec la caméra leur donnant aussi l’éclairage nécéssaire, râle comme quoi ils auraient dû partir, qu’il se paye le plus lourd matériel de l’équipe et qu’il n’est pas champion de sprint. Gérard est silencieux, il faut dire qu’il déteste le noir et ne lâche pas le jeune Doug des yeux dont la lampe torche s’éloigne peu à peu. Au bout de deux minutes et malgré ses cris et hurlements à l’encontre de Doug, ils se retrouvent en plein milieu des tunnels avec comme seules lampes la torche d’éclairage de camera que tient Guy, la petite lampe torche faiblarde de Gérard, sa lampe de survie comme il l’aime à se le dire, et la LED du GSM de David qui, ma foi, éclaire plutôt bien, Trish s’accroche à David comme une moule à son rocher. Le petit groupe avance à tâtons dans l’obscurité, s’aidant des parois des tunnels pour avancer sans se prendre les pieds dans les détritus, câbles et fils diverses qui tapissent le sol noyés dans une vase aux reflets verdâtres.
« C’est vraiment répugnant comme endroit ! » Râle l’animateur tout en regardant et reniflant la paume de sa main recouverte de la mousse gluante à l’odeur âcre qui orne les parois.
« Moi je ne touche pas ce truc dégueulasse ! » Crache Guy tout en tendant la camera bien loin devant lui.
« Ben fais gaffe où tu mets les pieds, il ne faudrait pas que tu casse la lampe sinon on serait marron pour le tournage. » Préviens Gérard.
« Ah merde regardez ! » Lâche Trish en pointant du doigt un boyau du tunnel qui sépare celui-ci en deux.
« Mais où est passé le merdeux ! Grogne Gérard. Bon, on va se séparer, Guy tu viens avec moi, et vous deux, vous prenez l’autre boyau. Celui qui trouve l’entrée fait marche arrière et retrouve les deux autres, et si il y a encore un autre boyau, alors c’est direct marche arrière jusqu’ici, c’est notre point de ralliement ok ? »
« Ça pue comme idée ça, déjà que j’ai les jetons dans ce truc tout noir ! » Laisse échapper Trish.
« Comment ? » Demande le patriarche sur un ton qui ne daigne pas de refus.
« Rien, on y va ok, allez viens Trish, on avance, plus tôt on sera dans un cul de sac plus tôt on sortira de ce cauchemar ! »
Gérard, de plus en plus cerné par l’obscurité et dépossédé de deux de ses membres pense en lui-même « Mais ferme ta gueule avec ton cauchemar, j’ai déjà les jambes qui tremblent rien que d’y penser… Allez Gégé, ressaisis-toi ! Pense à l’audimat ! » Et sans crier gare se met à hurler à l’encontre de Guy « toi tu filme j’espère ! »
Guy sursaute comme sorti de sa transe et répond du tac au tac « Oui oui Boss, ça filme ! » Sur un ton monocorde.
« Cache ta joie abruti… » Maugrée le vieux râleur.
Au bout de cinq minutes, il demande à faire une pause « J’en peux plus, regarde je sue de partout … Éclaire ma main bordel, je ne vois même pas comment je m’essuie le front ! »
Le technicien remonte la lumière sur le visage de son patron, ses paupières lui semblent lourdes, pesantes comme s’il n’avait pas dormi de la nuit.
Gérard se regarde l’intérieur des mains « Bordel j’ai les mains trempées » puis retournant celles-ci  » regarde-moi ça, aussi verte que la vase … AAAAAAAAHHHHH ! »
Son cri réveille à nouveau Guy qui tente d’éclairer du mieux qu’il peut l’homme en pleine panique « que se passe-t-il ? « 
« Mes mains, y avait un truc vert qui était collé dessus avec la vase et ça s’est mis à bouger ! Vise mes mains, mais vise mes mains bordel ! » Hurle le senior.
Tous deux observent les mains de ce dernier sans y relever aucune trace d’une quelconque bestiole « ça a du sauter de votre main boss, doit y avoir des tas de saloperies d’insectes qui crèchent ici vous savez… » Tente de le rassurer l’homme à la chevelure en peau de fesse.
« Allez, on avance. » Se contente de dire un Gérard un peu retourné mais nullement affecté dans sa détermination à trouver le passage qui mène au bâtiment.
« Regardez chef, vous avez vu on dirait des écritures cunéiformes, un truc cimmérien ou genre, ça doit remonter à des lustres bon sang ! » S’extasie Guy en passant la lampe au plus près des signes étranges gravés à même la roche tout le long de a parois gauche.
« Mais bougre de con, on s’en tape, on ne bosse pas pour Arte ! » L’enguirlande son patron.
Guy se retourne avec la ferme envie de l’envoyer paître lorsque sa caméra heurte un grand coup la tête de son patron par inadvertance. Ce dernier tombe dans la vase, un peu sonné et manque de s’étrangler en avalant un peu de celle-ci.
« Boss, boss, je suis désolé je ne voulais pas, ça va boss ? » Demande craintivement l’étourdi.
Avant que l’infortuné ait pu répondre tout le mal qu’il comptait lui faire, la lampe torche s’éteint.
Dans un silence de mort, Gérard tremblant de tous ses membres, accroupis dans l’eau, trempé jusqu’aux os ne bouge plus et reste aux aguets.
« Boss, vous êtes où ? » Chuchote Guy
« Chuuuut ! » Dit ce dernier. C’est toi que je touche ? »
« Heu nan boss… Ça doit être un câble. »
« Non, c’est pas un câble… C’est une main… Ce n’est pas la tienne, hein Guy, t’es certain ? « 
Il se saisit de sa petite lampe torche qu’il avait glissé dans sa poche extérieur de pantalon, se relève doucement et l’allume.
Le souffle éteint, les yeux écarquillés, il voit se tenir à cinq centimètre de son visage une tête décharnée aux orbites obscures qui le fixent avec un large sourire tendu par des chairs à moitiés absentes ou flétries, la chose aux cheveux hirsutes et rares, est assise dans l’eau, sa main est dans celle de Gérard et elle ne semble nullement incommodée par cette position. Elle ne bouge pas et sur sa blouse on peut lire « Anna » c’est ce détail qui fait hurler de peur Gérard qui s’enfuit en courant droit devant lui abandonnant Guy à son destin.
Il court à s’en rompre le souffle et sa lampe trop faible pour l’avertir du danger le fait trébucher contre un rocher. Il tombe mais par réflexe parvient à se rattraper à une branche ou une racine, peu importe pense-t-il. Il relève sa lampe et constate qu’il est en train de se pendre à un bras carbonisé par le feu, tournant son visage vers la droite il perçoit des choses qui luisent à la surface de l’eau. Ne pouvant résister malgré la terreur il les éclaire et hurle de plus belle et voyant les visages, bras et jambes désarticulées qui flottent a la surface. Toujours hurlant, il se tourne et se retrouve nez à nez avec un visage dont la peau fut arrachée comme s’il elle avait coulé de ses os, quelques arrêtes du squelette semblent émerger du pauvre hère qui maintient une bouche ouverte obstruée par le reste de peau qui a soudé cette orifice, ses yeux ont disparu mais à leur place une peau lisse, rougeâtre et suintant un liquide jaunâtre qui s’est apparemment répondu sur le sol et la chemise de Gérard. Ce dernier bascule en arrière, tente de se redresser mais trébuche à nouveau, une main lui saisit la jambe, une autre chose lui tombe alors sur le dos et s’agrippe à lui de ses bras aux mains fondues et noires de suie, Gérard se propulse à l’avant pour échapper à leur emprise mais dérape dans un trou d’eau, il se noie à moitié mais parvient du coup à échapper à ses agresseurs de l’au-delà. Essayant tant bien que mal de recracher le liquide aux couleurs purulentes qui s’est infiltré dans sa bouche, ses oreilles et son nez, il émerge et se redresse. Il fuit à toute jambe ne sachant pas s’il s’éloigne ou non de l’entrée du tunnel, sa tête lui fait horriblement mal, ses yeux le brulent comme lorsqu’il oublie de mettre ses lunettes de plongée dans la piscine trop chlorée de la rédaction, ses oreilles bourdonnent, un bourdonnement assourdissant qui complète de lui mettre en feu un peu plus la tête. Dans ce vrombissement incessant et lourd, il entend alors un bruit net, une voix caverneuse sortie de nulle part et dont il ne parvient pas à localiser la source, la voix l’appelle, même s’il ne comprend pas un mot de ce qu’elle lui dit, un sifflement lui fait courber la tête et quand il redresse il le voit, le monstre ancestral de ses cauchemars, un cyclope à l’œil lançant des rayons terrifiant qui lui brûlent de nouveau les yeux et tentent de l’aveugler. Gérard hurle des mots qu’il ne comprend même pas, par réflexe il se saisit de ce qu’il trouve dans sa poche, son vieux Colt ASP 38 qu’il dégaine et utilise sur la créature qu’il abat d’une seule charge. Passant par-dessus son corps, il sent le ventre spongieux de l’immonde bestiole s’affaisser et craquer sous ses pieds, écrasant sa tête dont l’œil incandescent luit encore, il saute sur cette dernière qui éclate sous sa chaussure en peau de croco en faisant un bruit de petit beurre qu’on aurait écrasé. Mu par un mélange de peur et de rage, il saute une nouvelle fois sur ce qu’il distingue légèrement dans l’obscurité mais son pied glisse et il s’entaille la cheville profondément « bordel, si je ne chope pas le tétanos avec toutes ces conneries !!! » se met-il à hurler.
A peine a-t-il finit de pousser sa rage qu’il entend derrière lui un bruit étrange qui se rapproche, il tente de deviner ce que cela peut être, le son strident d’un objet coupant qu’on fait glisser sur un mur, une autre créature de l’enfer qui pousse les cadavres de ses précédentes victimes ou simplement les vestiges d’humains qui avaient tenté de le noyer il y a quelques minutes. Faisant fi de son mal de crane, de ses oreilles qui bourdonnent et de ses yeux bouffis par le liquide infect de ce qui traine sur le sol, il s’enfuit de nouveau, haletant, trainant la jambe gauche et pleurnichant « oh maman, j’espère que je peux ressortir, mon Dieu, mon Dieu faites que je puisse m’en sortir… ».
Maudissant Véronique qui est la cause première de sa venue dans ces tunnels, tout du moins, essaie-t-il de s’en convaincre, il s’arrête deux minutes pour reprendre son souffle. Son pied gauche le fait énormément souffrir, il dirige sa petite lampe dessus afin de constater les dégâts ; Pas grand-chose, juste une vilaine coupure nette dans sa cheville, juste à hauteur du mollet « bon, c’est déjà ça… bordel mais sur quoi j’ai pu me blesser, elle était en acier sa tête ou … » il arrête alors immédiatement ses tergiversations, car le rayon de sa lampe illumine la boue verdâtre qui semble s’agiter juste à côté de ses pieds. Il bouge lentement ceux-ci mais s’aperçoit avec stupeur que des dizaines, des centaines de serpents s’agitent dans tous les sens ! D’un bond, il saute sur ce qu’il pense être une planche mais s’aperçoit bien vite qu’il s’agit en fait du dos de son assistant Guy. Ce dernier repose tête dans l’eau, du sang maculant sa tête et son dos forme comme un halo pourpre autour de lui, rendant la scène encore plus macabre et horrible. Constatant sur quoi ou plutôt qui il est juché, il tente de s’agripper à la paroi mousseuse du tunnel afin d’éviter le plus possible de rentrer en contact avec cette eau infectée de créatures répugnantes. Ses doigts glissent, il essaye d’enfoncer ses ongles dans les cavités des briques rendues vertes par le lichen gluant mais glisse de nouveau et s’effondre dans l’eau. Avec peine, il se relève et court à toute jambe, suffocant, pleurant et implorant un Dieu qui l’a visiblement oublié. Il court à s’en rompre le cou, sa gorge le brule, ses lèvres sont tuméfiées, il passe ses doigts dessus mais ne ressens plus rien, comme anesthésié, plus aucun son ne lui parvient clairement à présent, tout est brouhaha et sa vision peine à ne pas défaillir. Alors qu’il tente tout de même de s’orienter dans ce tunnel si sombre, sa lampe torche décide de rendre l’âme. Il en pleure, et en rit en même temps, comme possédé par la folie de l’endroit, son cerveau si cartésien habituellement, repasse des bribes de conversations antérieures : »Ce qui se terre aux tréfonds de cet édifice ne concerne pas les gens comme vous », « nan, faut pas y aller y’a le diable là-bas ! », son cœur s’emballe et obnubilé à trouver une quelconque once de raison restante dans son être, il ne perçoit pas suffisamment à temps la large porte de bois qui se trouve devant lui. Arrivant à vive allure dans celle-ci, il la percute de plein fouet, la traverse et complètement assommé, s’étale à plat ventre sur le sol rocailleux. Le nez ensanglanté, les mains déchirées par la roche, il gémit de tout son être. Ses yeux lui semblent être gonflés comme s’il avait été piqué par une abeille, et il peine à voir où il se trouve, tout juste voit il la clarté aveuglante de la pièce où il se trouve affalé.
Mettant ses mains devant ses yeux pour se protéger de l’aveuglante lumière, il relève la tête tant bien que mal pour essayer de trouver la source de tant de luminosité mais soudain la lumière s’obscurcit, une ombre difforme se tient devant lui, sans réellement voir la nature démoniaque de la créature, et bien qu’elle soit à contrejour, il lui distingue trois bras et quatre jambes, son tronc semble totalement déformé sur la gauche et la créature vomit des mots inaudibles qui lui résonnent dans les oreilles. Telle une hydre sortie des enfers, elle possède deux têtes dont l’une manifestement plus grosse que l’autre et se tient debout devant lui, un de ses bras immondes levé et prêt à frapper, les deux autres sur le côté sans doute parés à l’agripper s’il voulait s’échapper. La bête hurle de plus en plus fort, il croit même reconnaitre son nom dans le flot incompréhensible de paroles qu’elle émet. Puis la monstruosité à deux tête pointe en sa direction l’un de ses bras, celui qui semble atrophié, et fais un signe mystique du bout de ses doigts, Gérard, mort de peur, sent son cœur s’arrêter, il se doute que le geste n’est pas anodin et qu’il va lui arriver un grand malheur, et déjà, il sent le sol trembler subrepticement sous son corps, comme si ce dernière allait s’enfoncer dans le sol.
Il cherche à tâtons parmi les pierres et la poussière son arme mais ne parvient pas à la retrouver, la créature se jette alors sur lui, il hurle et hurle encore, la créature fait de même, il sent la rage dans sa voix caverneuse, ses oreilles en saignent, il en est certain, puis, alors qu’il lui semble que son destin est scellé, son genoux pousse alors quelque chose de métallique, sa main droite saisit l’objet, en reconnait les contours et en s’appuyant sur son coude, Gérard vise la tête de la créature et tire ! Celle-ci s’effondre mais toujours en vie la deuxième tête s’agite frénétiquement de droite à gauche et hurle de façon stridente encore et encore, Gérard plisse ses yeux déjà gonflés autant qu’il le peut, sans être capable de discerner tous les détails de la créature, il se base sur le son qu’elle émet, sur ce qui semble bouger dans la bouillie de perception visuelle qu’il perçoit et tire une, deux, puis trois fois.
Cette fois-ci, la créature est bien morte. Gérard, à bout de souffle, harassé par cette journée terrifiante et en plein choc psychologique, s’effondre sur le sol.

Lorsqu’il se réveille, il sent des draps sur lui, ses yeux lui font encore mal mais il voit beaucoup plus nettement à présent. Il semble qu’il soit à l’hôpital mais ses oreilles sont toujours comme bouchées, il a l’impression d’être isolé et se sent en captivité. A côté de lui deux lits vides, aucun instrument, juste une table et un verre d’eau vide, la pièce est vide. Est-il à l’hôpital ? Pourquoi aucun de ses amis n’est présent dans ce cas ? Tout ça n’est pas très normal, il le sait car il est, après tout, de ceux qui ont une intelligence largement au-dessus de la moyenne. Assis sur son lit, il tire sur les perfusions qui sont attachées à son bras. Qu’est ce ? de la drogue ? Il se sent déjà plus alerte maintenant que le liquide ne coule plus dans ses veines.
Soudain, la porte s’ouvre, une infirmière pénètre dans sa chambre et il l’entend siffler ses mots telle une vipère, il ne comprend rien mais reste prêt à se défendre. Elle a l’air humaine, elle lui sourit et il commence à retrouver ses esprit, se disant qu’après tout il a peut-être halluciné tout cela. La femme le regarde avec un large sourire, un trop large sourire il voit ses dents jaunes et mal entretenues se découvrir de façon carnassière, elle pointe une main en sa direction et du bout de ses doigts fait glisser son pouce sur son index. Immédiatement, la petite sirène d’alerte qui occupe son cerveau reptilien sonne l’alarme, le même geste que le monstre à deux tête, il laisse glisser doucement son regard sur la blouse de l’infirmière et comprend le détail qui le gênait depuis son entrée dans la pièce ; sur sa pochette, au niveau du sein gauche, il peut lire son nom : Anna.
« Garde ton calme Gérard, sinon, t’es mort, laisse approcher cette salope… » pense-t-il tout bas.
Elle s’approche, en riant, son rire est insupportable, elle se moque de lui, il le sent mais il va avoir sa revanche. Elle se baisse pour récupérer les tuyaux qui laisseront à nouveau passer la drogue dans son corps, et lorsqu’elle se relève, il saisit la barre métallique du statif et lui en colle un grand coup dans la tête. L’infirmière vacille sur son lit, son visage regardant maintenant le plafond, il attrape alors les câbles de la perfusion et les enroule autour de sa gorge puis se met à serrer aussi fort qu’il le peut. La créature gémit et déglutit dans un râle étranglé affreux, elle se débat mais suffoque et fait tomber le reste des affaires qu’elle avait soigneusement posé sur le lit « Crève saloperie ! Tu n’auras pas eu le temps de lancer ton sort créature de l’enfer ! » beugle-t-il.
La porte s’ouvre alors avec fracas et deux hommes pénètrent dans la chambre et tentent de maitriser le vieil animateur. Apres une lutte acharnée, l’homme, exténué, rend son dernier souffle non sans avoir prononcé ses dernières paroles « J’ai été bon hein ? ».
L’infirmière reprend son souffle et ses esprits et en pleurs déclare aux policiers « Je l’ai reconnu, c’était l’animateur de mon émission favorite, j’ai fait le petit geste qu’il fait à chaque fin d’émission pour le rassurer et il est devenu fou ! »

Dans l’encadrement de la porte, Roger serre Véronique qui se blottit sur sa poitrine en pleurant « Mais que s’est-il passé Roger ? Il devait juste revenir bredouille et annoncer ma mort en direct, je serais alors arrivée et l’aurais mystifié aux yeux de tous. Tu n’avais plus qu’à m’appuyer auprès de Rémy et on aurait mis Gérard à la retraite, c’est ce qu’on avait convenu… ».
« Oui mais, je ne comprends rien, Guy devait revenir avec Gérard et commencer l’émission mais pour je ne sais quelle raison, Gérard a tenu à continuer de chercher une entrée dans les décombres… » explique Roger en essuyant une larme coulant au bord de ses yeux.
Un homme aux tempes grisonnantes, costume noir bien taillé arrive alors en courant « Roger, j’ai appris… je suis consterné… j’ai pourtant fait comme tu me l’avais demandé, j’ai tout fait pour qu’il reparte avec à l’esprit deux trois foutaises occultes mais apparemment quelqu’un les a conduit à travers le chantier de fouilles. On a trouvé là-bas des vestiges d’alphabet futhark très ancien, c’était un ancien lieu de culte, alors tu penses que les gamins de la région se sont donnés à cœur joie de se faire un délire dans le coin une fois la nuit venue mais apparemment, certains champignons aux vertus hallucinogènes, ont poussés et ont couvert les parois du tunnel. Même si ça n’est pas dangereux en soit, j’ai décidé d’arrêter les fouilles et de débarrasser les murs de ces lichens. On a rencontré certaines difficultés, le lichen a infesté toutes les galeries et les infiltrations aidant, même la flotte là-bas ferait passer un trip de cocaïne pour une cigarette au chocolat. »
John Sandon, le chef de la police local prend le relais « Je pense que votre Gérard a dû en ingérer une dose massive et que peu de temps après il s’est mis à halluciner. Je ne sais pas pour quelle raison il est allé dans cette direction, mais on a retrouvé ses traces vers le tunnel qui mène au musée de cire, certains mannequins qui ont pris le feu durant l’incendie ont été sortis par les jeunes du coin, sans doute pour s’amuser. Bref, il a du se faire une frayeur du tonnerre car on a trouvé des bouts de mannequin flottant à la surface à droite et à gauche de son passage. Ensuite, il a dû remonter le tunnel, est tombé sur votre technicien Guy qui l’a visiblement éblouit et il lui a tiré dessus, lui a défoncé le crâne, et sa caméra, c’est affreux… on a visionné les images, on aurait dit qu’il n’entendait plus ce que Guy lui disait, il était effrayé et lui a tiré dessus puis l’a piétiné et a brisé la torche de la camera… Il a erré dans les couloirs, s’est pris plusieurs fois les pieds dans les câbles qui trainent sur le sol et a défoncé la mince porte de bois qui bloquait l’entrée. Là il est tombé par terre, et David et Trish ses collaborateurs d’après mes notes, l’ont entendu gueuler. ».

Roger n’arrive pas à calmer Véronique qui pleure comme une madeleine, et il poursuit « David en a réchappé de peu, il était sorti peu de temps avant car Trish n’était pas bien, ces saloperies de champignons produisent des spores qui pénètrent l’organisme par voie respiratoire selon les toubibs, ça colle des maux de tête et une douleur oculaire énorme avant de produire les effets hallucinatoires. Bref, David est arrivé vers Gérard qui gisait par terre, Trish était accroché à lui comme s’il s’était s’agit d’une bouée en pleine mer, elle ne voulait plus se décrocher et bien qu’il l’eut engueulé, elle est restée comme ça. David a essayé de sortir Gérard de sa torpeur car il voyait bien que le pauvre vieux était complétement paumé mais il a eu beau brailler aussi fort qu’il ait pu, rien n’y a fait. Il a voulu lui prendre la main, mais Trish a glissé, elle s’est agrippée de nouveau et lui a failli tomber aussi, je ne sais pas ce que Gérard a du s’imaginer mais il est parvenu à trouver son révolver et à tirer sur David. Le pauvre s’est effondré par terre en écrasant la petite Trish, elle était complètement bloquée sous son corps et lui s’était pris une balle qui l’a fait tomber dans les vapes… Trish gueulait et essayait de se sortir de dessous de David, mais bon, tu sais comme il est bâtit le mec, c’est un géant, un ancien rugbyman, la pauvrette n’avait aucune chance d’y arriver. Et Gérard lui a décoché deux balles dans la tête puis est tombé à son tour dans les pommes. On a retrouvé les trois corps les uns à côté des autres. David nous a expliqué ce qu’il avait vu… Bref, je sais que ça va paraitre totalement dégueulasse de te demander ça Véro mais, y’a matière à faire une super émission, on a récupéré les vidéos de Guy, on a le témoignage de David et on sait que rien n’est surnaturel, donc si tu voulais bien ne serait-ce qu’y penser je… » il n’a pas le temps de terminer sa phrase que la pleureuse, qui a visiblement séché ses larmes rapidement, lui offre un « OUI ! J’accepte ! » sur un ton plus que réjouis.

Bien entendu, cette émission la propulsera en première place dans les médias, enfin elle aura la reconnaissance qu’elle mérite ! Avant, il lui aura bien entendu fallu monter son émission, et elle put compter sur l’aide de David qui devint son assistant, son épaule sur laquelle pleurer puis son amant.

Une heure avant l’émission, elle plaisante encore avec lui « Dire que ce crétin est finalement mort juste parce que, pour une seule fois de sa vie, il n’a pas pensé qu’à son petit cul d’italien macho et est allé me chercher ! »
« Ne rêves pas ma chérie, tranche David, c’était le scoop, l’émission qu’il recherchait… S’il n’y avait pas eu le gamin un peu taré, il ne serait jamais passé par ces tunnels ! ».
L’émission débute, c’est du direct, David est sur le plateau en tant qu’invité témoins, Véronique retrace le but de l’émission que devait animer Gérard, elle dépeint le petit village isolé et morbide car désespérément pauvre après la catastrophe de l’éboulement du centre du à l’incendie qui l’a ravagé. Puis, en guise de commémoration, car les larmes font partie de ce qui attire et atteint le public, elle passe en revue tous les jeunes qui sont décédés lors de l’incendie. Ils passent un à un en photo, leur nom en filigrane est prononcé par une voix off lente et tragique.
David observe, silencieux, faussement respectueux le manèges des photos « Terence Dryc 19 ans », « Norbert Anguet 20 ans », « Félix Anguet 19 ans », « Paul Guignon 22 ans », « Anna Malert 22 ans » David a un haut le cœur à l’évocation de ce nom… « Jimmy Randon 22 ans », « Doug Randon 16 ans » David fixe l’image et la pointe du doigt, puis regarde Véronique et balbutie « C’est pas possible… ça ne peut pas être lui, c’est le gamin qui nous a guidé… c’est … » et David s’effondre en plein plateau, terrassé par une crise cardiaque.

Véronique sera célèbre, mais seule, elle se demandera toujours si une part mystique faisait partie du voyage et chaque année, à la date d’anniversaire de l’émission, elle reçoit une petite carte avec ces quelques inscriptions qui lui hérissent les poils du dos et la font dormir avec la lumière allumée chaque nuit  » En cherchant dans les ténèbres, on ne trouve pas la lumière mais la voie vers la folie ».