(21/01/2013 by Spermufle )

Samedi soir, dans le cadre des activités du groupe Zéromacho, je me suis rendu à la projection de Paradis : Amour, film réalisé par l’autrichien Ulrich Seidl. Il décrit les péripéties d’une quinquagénaire obèse en villégiature au Kenya, où elle couche avec plusieurs gigolos autochtones.

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J’ai trouvé le sujet remarquablement traité ; aussi ai-je été surpris que des grands noms de la critiques cinématographique y aient trouvé matière à redire. Florilège :

Guillaume Loison (TéléCinéObs)

Que retenir de cette mascarade humiliante (pauvres acteurs !) qui renvoie dos à dos le Nord et le Sud, le muscle galbé des éphèbes pauvres et les bourrelets des rombières occidentales au bord du suicide ?

Serge Kaganski (Les Inrockuptibles)

On ne saurait réduire l’humanité à ce cynisme marchand comme le fait Ulrich Seidl depuis un très désagréable surplomb ricanant.

Jean-Philippe Tessé (Cahiers du Cinéma)

Cette enfilade de scènes abjectes et fières de l’être, la complaisance et le cynisme effarants avec lesquels Seidl filme ce glauquissime carnaval, tout cela n’inspire qu’un profond dégoût.

Simon Riaux (Ecran Large)

« Paradis : Amour » est bien trop répétitif et porté sur la démonstration de force artificielle pour réellement convaincre.

Ces commentaires franchement injustes montrent que la démarche du réalisateur n’a pas été comprise. Paradis : Amour n’a au contraire rien d’artificiel. Ce film restitue fidèlement l’état d’esprit des client(e)s des prostitué(e)s, les justifications qu’elles (ils) s’inventent, leurs contradictions, la fluctuation de leurs états d’âme (successivement sentiment de culpabilité, recherche d’un paravent pseudo-affectif, puis déshumanisation sans vergogne du ou de la partenaire).

Les scènes d’introduction, sont à cet égard très significatives. Teresa est une femme considérée socio-culturellement comme vieille et laide, célibataire, son travail (éducatrice spécialisée) est contraignant et peu gratifiant, et sa fille adolescente n’essaye même pas de camoufler le mépris qu’elle lui voue. On comprend très vite que Teresa est en grande souffrance, et qu’à ce titre, elle ne va pas tarder à réclamer des compensations à sa détresse psychique. Comportement caractéristique d’une grande proportion de prostitueurs masculins, qui justifient leur choix par des complexes insurmontables, une vie difficile, ainsi qu’une situation affective désastreuse.

erotisme-noir-et-blanc-013Un passage en particulier peut effectivement laisser croire au « cynisme » et à l’ « abjection », à condition toutefois d’en faire une lecture superficielle. Celui où Teresa retrouve son homologue Inge, elle aussi obèse et quinquagénaire. Cette dernière évoque son penchant africanophile en débitant les clichés coloniaux sans aucun scrupule, et sans prendre en considération la présence du barman Kenyan. Attirance teintée de mépris ; mépris qui est d’ailleurs un moteur du désir dans le cadre de rapports fondés sur la domination. On retrouve les mêmes discours chez les clients masculins, lesquels se dirigent préférentiellement en Asie. On comprend ainsi que l’élite de la baise masculine est Noire, et les meilleurs niqueuses se recrutent sous les latitudes tropicales de l’Extrême-Orient. En recueillant la parole des touristes sexuel(le)s, on perçoit fréquemment un grand mépris à l’égard des partenaires de son propre groupe ethnique (les Européen(ne)s). Ressentiment lié à la répétition des échecs à séduire pour les hommes, ou bien, comme l’exprime le personnage d’Inge, par des investissements affectifs vains, puisque malgré ses efforts d’adaptation aux critères sexistes (on peut parler de soumission), aucun compatriote ne s’est sédentarisé avec elle pour l’extirper de sa misère affective. En d’autres termes, Inge est opprimée par les mâles Blancs, et s’autorise en contrepartie à opprimer les mâles Noirs. On retrouve ici un thème qui me tient à coeur : le dominé du jour se mue généralement en dominant à la moindre occasion.

seidl_paradies2Autre scène potentiellement « cynique » et « abjecte » : celle où Teresa et son amie lézardent sur la plage, face à un cordon derrière lequel les attendent les gigolos, équivalents Africains des prostituées en vitrine à Anvers. L’aspect mercantile de la chose finit par écoeurer Teresa (qui est d’ailleurs incapable de consommer son premier rapport prostitutionnel), au point qu’elle se tourne secondairement vers Munga. Moins athlétique que le précédent, il se montre toutefois plus habile en se conformant aux attentes de ce qu’il faut bien appeler sa cliente. Cette dernière lui fait ainsi part de son besoin d’amour, de rencontrer un homme qui va au-delà des apparences pour l’aimer sincèrement. En somme, que l’on considère sa beauté intérieure. On notera qu’elle s’exonère de cet effort, puisqu’elle cible un jeune bellâtre Africain (dont la gigabite suscite son admiration) et non un compatriote quinquagénaire. Là encore, on retrouve les mêmes tendances chez les prostitueurs masculins en quête d’une prostituée GFE (girl-friend-experience). arton2774-b103bAinsi cherchent-ils une jolie jeune femme qui feindra le sentiment amoureux, plutôt qu’une girl-friend tout court probablement moins jolie. Egocentrisme typique des prostitueurs, parfois et même souvent légitimé par une souffrance psychologique (voir plus haut). Ultérieurement, Teresa finit par comprendre que les sentiments de Munga sont factices, et l’humilie publiquement lorsqu’elle réalise qu’il ne fait que lui soutirer du pognon après avoir menti sur son statut matrimonial. 

Le qualificatif de « glauquissime » peut s’appliquer à la scène de l’anniversaire de Teresa. Ses trois copines germaniques (en état d’ébriété avancé) louent les services d’un strip-teaser, lui infligent diverses humiliations, et se livrent à un jeu : celle qui provoquera sa bandaison aura le droit de coucher avec lui. Vu le contexte, l’éphèbe est évidemment incapable de vaillance érectile. Les quatre amies décrètent alors qu’il est probablement homosexuel, estiment qu’il est de toute manière trop peu membré pour être un partenaire satisfaisant, et le congédient platement. imagesCette scène est remarquable, elle montre comment, sous l’effet du groupe, de l’alcool, et de la frustration affective (sa fille restée en Autriche refuse ostensiblement de répondre à ses envois), Teresa franchit un cran supplémentaire dans l’égocentrisme et la réification de l’autre (= réduction à l’état d’objet). C’est typiquement le genre de récit qu’on peut lire sur les forums de punters (clients des prostituées) lorsque l’un d’eux relate un « safari », c’est-à-dire une expédition touristico-sexuelle dans un pays où les bordels ont pignon sur rue (la sordide Jonquera, par exemple). Or, dans un cadre classique, où les clients sont exclusivement masculins, l’absence de désir de la prostituée ne représente en aucun cas un obstacle au rapport sexuel : elle subira quoiqu’il arrive les assauts des quatre bonshommes en rut et indifférents à son sort.

41831299Il est faux d’affirmer que Nord et Sud sont « renvoyés dos à dos ». Les seuls personnages qui expriment leur insoumission à l’égard du système sont Kenyans. L’épouse de Munga, en premier lieu, lorsque Teresa (qui la prend pour sa soeur) s’enquiert de la position de son amant. La Kenyane l’injurie et lui communique tout son mépris ; on perçoit toute la rage liée à la domination économique des Occidentaux, qui sous-tend le marché du tourisme sexuel, qui contraint les dominés à la ruse et au mensonge, et qui déstructure les familles. L’autre personnage qui se lève pour dire « Non ! », ou plutôt qui se relève, est le jeune barman loué par Teresa pour lui faire un cunilingus. Une telle pratique est au-dessus de ses forces (écoeurement ou tabou culturel ?), aussi préfère-t-il s’y soustraire et se confronter au rejet violent de sa cliente. Cette dernière, qui le fout dehors sans ménagement, atteint ainsi le stade ultime de l’égocentrisme déshumanisateur de la prostitution.

D’aucuns peuvent reprocher au film sa réalisation banale et sa piètre créativité en matière de plans. Ce minimalisme est toutefois au service d’un message : le spectateur a parfois l’impression de voir un documentaire de télé-réalité, loin du glamour qui caractérise ordinairement les productions analogues. Eh oui, les clientes des gigolos sont rarement des quadragénaires filiformes et classieuses, et le tourisme sexuel, c’est pas du tout jojo, contrairement à ce que suggère le cinéma français. Représenter le sordide du phénomène est on ne peut plus utile à l’heure où tout discours réaliste est taxé de misérabilisme. De ce point de vue, la focalisation sur le regard de la prostitueuse est on ne peut plus appropriée : ainsi peut-on disséquer les mobiles de ses actes, son égocentrisme fondamental, et mieux percevoir la violence et l’absurdité du tourisme sexuel et même de la prostitution en général – y compris lorsque les clients sont des clientes.