Le « Youngster Brass’ Band » terminait son troisième mois de répétitions lorsque le 21 décembre 2012 arriva – et avec lui la fin du monde. Et pendant que le bitume se fissurait sous les pieds du meneur du groupe de jazz, celui-ci se maudit d’avoir programmé son premier concert pour le lendemain.

En désespoir de cause, il zigzagua entre les maisons qui s’effondraient en quête des autres musiciens de la bande : son fol espoir était de les retrouver encore suffisamment entiers pour jouer ensemble une toute dernière fois –et après mourir. Non tant par amour de sa musique que parce qu’il aurait été frustré de s’être autant entraîné pour rien.

Il s’harnacha comme une bête de somme, étuis de saxophones et de violons pendus au bras et un piano sur roulettes qu’il tirait à l’aide d’une corde, car il était le gardien des instruments du groupe. Puis il se mit en route au milieu d’une foule qui hurlait à la mort.

La chance avait épargné ses deux comparses, qui avaient le bon goût d’être voisins : en arrivant aux environs de leurs maisons accolées, le meneur les trouva dans leurs jardins, aussi vivants que deux mouches sur une fenêtre lorsqu’approche une tapette vengeresse. Mais ils ne semblaient pas enclins à mettre leur étincelle de vie au service du concert que leur chef leur proposait : alanguis sur leurs pelouses ravagées, ils embrassaient langoureusement les femmes que la mort leur ravirait bientôt, et c’était une activité qui les intéressait plus que la musique.

Le meneur essaya de les appâter avec des souvenirs des mélodies qui savaient les mettre en transe, mais ils ne lui prêtèrent pas attention. Après quoi il tira son saxophone pour jeter dans l’air vicié la mélopée plaintive par laquelle s’ouvrait leur morceau fétiche. Les deux musiciens restèrent farouchement vissés aux bouches féminines qui essayaient de les dévorer.

Déçu et sentant la fin proche, le meneur s’autorisa une colère homérique : alors que la terre crissait une nouvelle fois sous ses pieds, il précipita d’un mouvement rageur ses anciens amis dans la faille qui béait de plus en plus à côté de lui – sans même qu’ils cessassent leurs embrassades. Chose étrange qui frisait la chorégraphie, ils finirent leur course en même temps au fond du trou, et le meneur entendit -au milieu du fracas des os qui se brisaient – un « La » parfait chanter à son oreille.

Le saxophoniste n’eut pas le temps de réaliser son geste que le calme revint : le 21 décembre 2012 ne fut finalement pas la date de la fin du monde, mais celle d’un séisme sans précédent en Europe.

Quant au « Youngster Brass’ Band », leur concert fut annulé.

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