J’ai écris ce texte dans le cadre d’un atelier d’écriture sur http://www.ipagination.com

Sujet :
Vous avez cette semaine avec iPagination été victime d’un poisson d’avril.

En une heure trente imaginez quelle pourrait être votre vengeance !…

Faites nous gouter à ce plat que certains préfèrent manger « froid »

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lapin

La mamie qui pique. C’est comme ça qu’on l’appelait.

D’aussi loin que je me souvienne, c’était une Tatie Danielle de niveau olympique. Elle trônait sur la plus haute marche du podium des pourritures ancestrales. Elle maîtrisait toutes les nuances existantes de brimades, manipulations, bassesses et sévices. Le genre de grand-mère qu’on ne trouve que dans les fictions. Celle que l’on n’oserait souhaiter à son pire ennemi, tant elle élève la méchanceté au rang de subtile perversion.

J’avais la boule au ventre à chaque fois que nous sortions de la forêt, que je voyais se dresser cette maison biscornue au bout du virage. On aurait juré que ce tas de pierre souffrait d’une arthrite sévère. Même cette vieille bicoque me collait la chair de poule… Une maison qui craque, un escalier en bois qui grince, et mamie qui produit d’immondes bruits de bouche, la salive croutée à la commissure de ses lèvres pincées qui peinent à retenir un dentier cassé.

Les vacances de Pâques. Une interminable semaine à passer chez mamie, qui ne prend même pas la peine de m’embrasser, ce qui m’arrange bien : elle pique et elle bave. Je sais déjà que je vais devoir remplir mes tâches de Cendrillon moderne. Elle va engloutir des sucreries par kilos, les neurones transformés en bouillie gélatineuse devant ses séries américaines.

Sa voisine, une charmante vieille, sachant que je suis arrivée, m’apporte un petit lapin de Pâques en chocolat. Un ruban et sa petite clochette dorée autour du cou, il est magnifique. Je suis éperdue de reconnaissance. La voisine est aussi âgée que généreuse. Je la raccompagne à sa porte, lui offrant la stabilité de mon bras. Elle parle, ravie de me retenir encore un peu. De retour, je retrouve la vieille bique encore affalée, un tas informe, obèse et transpirant, vautré devant les inepties télévisuelles.

Soudainement je repense à ma friandise, abandonnée sur le guéridon. Enfer et damnation, la clochette git, son ruban en guise couronne funéraire, couchée dans son linceul d’aluminium doré. Mamie a du chocolat collé à sa salive croutée…  Je la regarde, consternée. Dans un demi sourire elle siffle « Poisson d’avril mon enfant !» Le rictus mauvais et l’œil pernicieux me transpercent de douleur. La trahison est cuisante, la riposte inévitable.  Je vends sur le champ mon innocence enfantine au Diable et bascule avec délectation dans une quête vengeresse.

Je prépare le repas que je sale plus que de raison. Elle peste contre mon incompétence culinaire, mais sa gloutonnerie prend le dessus. Elle mange, mange, et mange encore. Vas-y mamie, empiffre toi ! Après une soirée passée devant le petit écran, l’œil morne, les cellules engluées de saccharose et d’iode, mamie monte l’escalier qui gémit sous son poids et va se coucher, sans même s’occuper de moi. Vas-y mamie, vas reposer ta graisse.

Je patiente un peu au bas de l’escalier… J’entends ses ronflements réguliers qui montent en puissance, rythmés de flatulences tonitruantes. Dors bien mamie… Je m’active aussitôt, je fouille dans ses placards crasseux et, enfin équipée, je lui prépare son ultime poisson d’avril.

Assoiffée, mamie se lève. Le matelas grince de plaisir d’être ainsi allégé… Ses pas arrivent en haut des marches… Puis retentit un cri de truie étranglée, le bruit flasque qui dévale les marches, et celui plus mat de l’arrivée en bout de piste, sur le carrelage du salon. Enfin le silence… Je descends prudemment les marches, en prenant soin d’éviter la première et la troisième que j’ai consciencieusement nettoyées au savon noir…

Au bas des marches, plus un bruit. Je la contourne, je me penche vers elle, puis dans un murmure je lui glisse à l’oreille : « Poisson d’avril mamie »…