Par Les Echos | 14/04 | 

Par NATHALIE HAMOU

L’Etat hébreu, qui célèbre le 65e anniversaire de son indépendance, mise sur le gaz naturel pour doper sa croissance.

Lors de la commémoration du 64e anniversaire de l\'indépendance d\'Israël, en avrill 2012 à Tel-Aviv - AFP

La scène se déroule le 30 mars à 90 kilomètres de la cité portuaire de Haïfa. Le gisement offshore Tamar, découvert voilà quatre ans au large des côtes israéliennes, vient de déverser pour la première fois du gaz naturel dans un oléoduc relié au port d’Ashdod. « Nous célébrons l’indépendance énergétique de l’Etat d’Israël », s’est alors exclamé le Premier ministre israélien, Benyamin Netanyahou, saluant la nature historique de l’évènement. Tandis que Tamar recèle 260 milliards de mètres cubes (BCM), le gisement voisin baptisé Leviathan (qui sera exploité dès 2016) en contiendrait pour 490 BCM. Une aubaine pour un pays totalement dépourvu de ressources naturelles… De fait, l’Etat hébreu, qui fête aujourd’hui ses soixante-cinq ans d’existence, ne pouvait pas rêver meilleur timing.

« Nous avons beaucoup de chance. Depuis soixante-cinq ans, chaque décennie nous a apporté son lot de divines surprises », écrit non sans humour l’éditorialiste du quotidien « Haaretz », Ari Shavit, dans un saisissant raccourci historique. Dans les années 1950, l’alliance avec la France nous a donné les Mystère, les Mirage et Dimona (NDLR : la centrale nucléaire). Puis la France nous a tourné le dos, et les Etats-Unis nous ont apporté les Skyhawk et les Phantom […]. Dans les années 1970, il y a eu l’accord de paix inattendu avec l’Egypte pour nous sortir du syndrôme post-traumatique de la débâcle de 1973 ; et à la fin des années 1980, la vague d’immigration inattendue venue d’ex-Union soviétique […]. Durant la décennie 1990, le miracle du high-tech s’est produit qui a fait de nous une « Start-up Nation » et nous a permis d’affronter le désarroi ressenti sur les ruines des accords d’Oslo […] L’évènement majeur de cette décennie est sans nul doute la découverte de cette manne gazière inespérée. »

De fait, tout porte à croire que cette révolution énergétique, non dénuée de répercussions géopolitiques, devrait doper l’économie israélienne. Selon le dernier rapport de la Banque d’Israël, publié le 2 avril, le PIB de l’Etat hébreu va progresser de 3,8 % en 2013 (contre 3,1 % sur l’année écoulée), le démarrage de l’exploitation gazière totalisant à lui seul 1 point de croissance supplémentaire. Pour le gouverneur de la banque centrale, Stanley Fischer, l’Etat hébreu doit créer sans attendre un fonds souverain afin d’utiliser au mieux les profits futurs liés à l’exploitation des gisements de gaz naturel.

D’autant que l’économie israélienne reste confrontée à de nombreux défis. Certes, le pays a enregistré l’an dernier un taux de chômage inférieur à 6,5 %, « le plus faible de ces trois décennies », tout en parvenant à maintenir une balance courante équilibrée, et un taux d’inflation (1,6 %) conforme aux objectifs. Mais l’Etat hébreu, qui est sorti plus tôt de la récession mondiale de 2008 que les autres pays occidentaux, demeure exposé à une économie mondiale troublée. En outre, Jérusalem a affiché en 2012 un déficit budgétaire deux fois plus élevé que prévu, à 4,2 % du PIB. Ce trou de 39 milliards de shekels (8 milliards d’euros) devrait contraindre le nouveau gouvernement Netanyahou à augmenter la charge fiscale voire à sabrer dans le budget de la défense.

Reste que pour Stanley Fischer, les défis les plus sérieux que l’Etat d’Israël aura à relever dans les années à venir sont plutôt d’ordre structurel. Le gouverneur de la Banque d’Israël cite notamment : le faible taux de participation au marché du travail des arabes-israéliens et des juifs ultra-orthodoxes, la productivité du travail qui reste inférieure à celle des autres économies avancées ; ou encore la hausse du coût de la vie, qui a fait descendre près de 400.000 Israéliens dans les rues lors de l’été 2011, une manifestation pour la justice sociale sans précédent dans l’histoire du pays.

L’Etat hébreu bien noté sur l’échelle du bonheur

L’Etat hébreu affiche des résultats étonnants dans le cadre du « better life index », l’indicateur du mieux-vivre aux 11 critères, lancé en mai 2011 par l’OCDE. Selon la dernière livraison, rendue publique début avril, Israël se classe au 5 rang des 36 pays répertoriés en matière de santé et au 8 e rang sur l’échelle du bonheur. Et ce, en dépit de scores peu flatteurs obtenus en matière de logement (28 e rang), de revenu (16e place, avec un revenu disponible de 6.000 shekels par mois, soit 1.263 euros), de sécurité de l’emploi (20 e), ou d’éducation (29 e rang). « L’espérance de vie en Israël est élevée [82 ans pour les hommes et 84 pour les femmes, NDLR] , le niveau de santé reste satisfaisant, et nous sommes fiers des performances du pays sur le plan scientifique et dans la high-tech. Tout cela influe sur la façon dont les Israéliens ont répondu », commente Itzhak Harpaz, du centre d’études des organisations et des ressources humaines de l’université de Haïfa. Ce n’est d’ailleurs pas la première fois qu’Israël est bien noté sur l’échelle du bien-être. Il y a un an, le premier rapport des Nations unies sur le bonheur dans le monde a classé Israël au 4 e rang sur 193 pays. Dirigé par l’université de Columbia Earth Institute, le rapport avait hissé le Danemark à la première place, les Etats-Unis à la 11 e et le Royaume-Uni au 18 e rang.

Les Israéliens moins nombreux à émigrer, sauf les cerveaux

En Israël, le nombre de candidats au départ affiche un net recul depuis 2006. Même si le « brain drain » académique reste important.

A l’occasion des soixante ans de l’Etat d’Israël, le ministre de l’Intégration n’avait pas hésité à lancer une vaste campagne internationale pour convaincre les ressortissants israéliens vivant à l’étranger de rentrer à la maison. Remboursement des dépenses médicales, aides pour retrouver un emploi dans la high- tech, tout était bon pour inciter les membres de la diaspora israélienne – dont le nombre est estimé à environ 400.000 personnes – à revenir au bercail.

Un signe de bonne santé

Cinq ans plus tard, ces mesures ont moins lieu d’être. Selon les dernières statistiques disponibles, l’émigration a en effet marqué le pas durant la seconde moitié de la dernière décennie. Signe de la bonne santé relative de l’économie israélienne, le phénomène des candidats au départ ne concerne que 2 Israéliens sur 1.000, soit un taux largement inférieur à celui des autres pays de l’OCDE.

En 2010, quelque 15.600 Israéliens ont quitté leur patrie, une tendance considérée comme stable depuis, contre 22.400 départs enregistrés en 2006, soit une chute de 30 %. Dans le même temps, le nombre de nouveaux immigrants s’est élevé depuis 2010 à environ 16.500 par an. Un chiffre en légère hausse par rapport à la période 2008-2009, même s’il reste sans commune mesure avec les scores enregistrés dans les années 1990, avec l’afflux de 1 million de ressortissants des pays de l’ex-Union soviétique. Autrement dit, si l’immigration ne joue plus un rôle moteur pour l’Etat hébreu, l’émigration a pris un tour moins préoccupant.

Le pays reste toutefois confronté à un important exode des cerveaux. « Les Israéliens qui quittent leur terre natale le font souvent pour faire un bond dans leurs études ou leurs carrières, notamment aux Etats-Unis, qui attirent 70 % des émigrants », observe Michal Sabbah, une doctorante en démographie de l’université hébraïque de Jérusalem. Certes, près de 20 % d’entre eux finissent par rentrer au pays. Mais la fuite des cerveaux a pris des proportions inquiétantes. Près du quart du total des universitaires israéliens travaillent outre-Atlantique, une proportion record par rapport à la France, l’Espagne, l’Allemagne ou le Royaume-Uni où cette part oscille entre 1,3 et 4,3 %. Plus généralement, 14 % des Israéliens détenteurs d’un doctorat ont vécu à l’étranger durant au moins trois ans, selon le bureau des statistiques.

Pour lutter contre ce « brain drain » académique, le ministère de l’Education israélien a dû prendre le taureau par les cornes. Au printemps 2011, il a annoncé l’investissement de 500 millions de dollars sur cinq ans pour ouvrir 30 centres de recherche, afin de rapatrier quelque 300 chercheurs israéliens. Une façon de répondre à la demande des universitaires expatriés qui souhaitent rentrer dans leur pays d’origine, sans y parvenir en raison du manque de postes correspondant à leurs qualifications.

Alfred Tovias : « Le modèle économique d’Israël ne peut être dupliqué »

Professeur au département des relations internationales de l’Université hébraïque de Jérusalem, l’économiste Alfred Tovias analyse les ingrédients du «modèle » économique israélien et ses principaux défis, à l’occasion du soixantième-cinquième anniversaire de l’Indépendance de l’Etat hébreu.

Quel sont les ressorts du « miracle » économique israélien?

«L’économie israélienne s’est tournée vers l’extérieur dans les années 70 et 80, en signant des accords de libre-échange avec l’Union européenne et les Etats-Unis. Le pays s’est alors spécialisé sur des niches lui offrant un avantage concurrentiel. Il a commencé par exporter des produits chimiques, des produits agricoles issus de l’innovation agronomique, ainsi que des médicaments génériques. L’industrie high tech dont on parle beaucoup aujourd’hui n’est pas tombée du ciel. L’armée israélienne a eu besoin d’être en position de leadership technologique de façon permanente. Son secteur high tech est un dérivé des industries de la défense. Et puis il y a le facteur humain: le pays a bénéficié de l’apport d’un million d’immigrants de l’ex-Union soviétique principalement tournés vers l’électronique. Les Israéliens sont par ailleurs très flexibles, agressifs sur le plan commercial, et ils considèrent l’échec comme quelque chose de normal dans la vie d’un entrepreneur. Tout cela confère un avantage certain. Sur le plan conjoncturel, l’Etat hébreu a bien résisté à la dernière récession mondiale… Dans les années 80, Israël a connu un sérieux épisode de stagflation. Le pays a appris à ses dépens qu’une mauvaise gestion de l’économie se paye très cher. Il s’est alors soumis à une stricte discipline budgétaire, a mené des réformes de libéralisation sous la direction de plusieurs ministres des finances. L’Etat hébreu a aussi eu la chance d’être pris en main par des gouverneurs de banque centrale de stature internationale comme Jacob Frenkel et Stanley Fischer. Au total, la crise de 2007 est survenue alors que le pays était en bonne posture. Contrairement à la Grèce ou l’Espagne, Israël avait déjà « fait ses devoirs » sur le plan macro-économique… Enfin, le pays a eu la sagesse de diversifier très tôt ses marchés export. Israël vendait déjà à l’Inde et à la Chine avant que le monde occidental se rue vers les Bric.

Ces dernières années, l’économie israélienne semble particulièrement résiliente aux guerres….

Oui et c’est aussi inquiétant d’une certaine façon, car les Israéliens tendent à oublier quels pourraient être les bénéfices économiques de la paix avec les Palestiniens… Ce qui est clair, c’est que le pays arrive à maintenir sa sécurité en déployant moins d’efforts, du fait des avancées technologiques, de la construction du Mur de sécurité etc. Le pays consacre près de 10% de son budget national à sa défense, trois fois moins que dans les années 70.

Les découvertes de gaz naturel vont-elles modifier le « modèle de business »?

Il s’agit d’une bonne nouvelle puisque le pays n’aura plus à se soucier de savoir comment il payera sa facture énergétique. Mais en même temps, c’est préoccupant car l’industrie pétrolière et gazière sont des secteurs peu consommateurs de main d’oeuvre. Il faudra faire en sorte que ces trouvailles bénéficient à l’ensemble de la population…

Israël est à la fois confronté à un phénomène de pauvreté et de paupérisation de ses classes moyennes: comment en est-on arrivé là?

Le développement d’une économie libérale à outrance, fondée en partie sur le secteur high-tech, a donné lieu à des inégalités socio-économiques importantes. Les ultra-orthodoxes et les arabes israéliens, qui ne participent pas ou peu au marché du travail, sont devenus plus pauvres en termes relatifs. Un autre facteur tient à la politique fiscale: l’impôt est devenu moins progressif. On a notamment diminué la pression fiscale pour lutter contre la fuite des cerveaux… Tout cela s’est fait au détriment du bien-être. Les classes moyennes qui occupent des postes à faible productivité, et subissent de plein fouet la hausse du coût de la vie, ne peuvent pas prétendre à de meilleurs salaires. Au final, le « modèle » économique israélien comporte à la fois un élément génial et un élément dysfonctionnel. Il ne peut en aucun cas être dupliqué ailleurs ».