Les réformes du régime des retraites entreprises depuis plusieurs années sont une incroyable duperie. Elles s’appuient sur une série d’informations orientées, d’interprétations et d’affirmations présentées comme étant incontestables… qui doivent nous faire accepter lesHUMDI101 réformes comme une évidence. Pour sauver le régime des retraites, le seul moyen véritablement envisagé, et enclenché, est l’augmentation du temps de travail. Aucune autre solution n’est sérieusement recherchée. Avec beaucoup de malice on parvient à nous convaincre que reculer l’âge du départ en retraite va résoudre le problème du financement. De fait il va le résoudre, en partie, mais pas de la manière que nous pourrions imaginer en écoutant nos dirigeants.

I – un système à vitesses multiples

Ce n’est pas un scoop, notre système des retraites est particulièrement inégalitaire. En 2011, dans la tranche d’âges des 55-64 ans,  seulement 44,4 % de la population est active. En réalité seulement 41,5 % travaillent, et les 2,9 % restants sont au chômage[1]. Ainsi 58,5 % des 55-64 ans ne travaille pas. Par ailleurs, toujours dans cette tranche d’âges,  55,6 % ont cessé leur activité professionnelle : ils sont en retraite ou(et) vivent de rentes ou, pour une petite part, du revenu du conjoint ! Parmi les seniors encore en activité certains ont commencé à travailler tard (médecins, cadres…), d’autres ont connu des périodes sans emploi. Ils n’ont donc pas tous leurs trimestres. Cette situation s’aggrave avec les premières réformes : il fallait cotiser 37,5 ans pour avoir droit à une retraite à taux plein, désormais il faudra 42,5 ans.  Cette surenchère est une véritable arnaque. Pour une partie seulement de la population les curseurs sont constamment reculés, les règles modifiées. Entre le moment où ils ont commencé à travailler, et à cotiser, et leur fin de carrière légitiment acquise, les conditions changent de manière à leur confisquer ce droit à la retraite.  C’est un peu comme si, dans une course, plus on avançait et plus on reculait la ligne d’arrivée ! Mais seulement pour quelques uns : les uns coururent un  cent mètres, et  pour les autres, à quelques mètres de l’arrivée, on leur annonce que finalement ce sera un marathon !

HUMBU111La perspective d’un départ en retraite s’éloigne donc constamment pour les uns, tandis que pour les autres rien ne change. Les fonctionnaires, avec leur régime favorable, sont souvent désignés à la vindicte populaire. C’est l’arbre qui cache la forêt. Ainsi la préretraite qui a été supprimée, mais qui est pourtant encore maintenue au sein de certains grands groupes privés, tels Renault[2], Sanofi… Certes il s’agit de « préretraite maison », mais cela permet néanmoins à une minorité d’en bénéficier, tandis que les autres n’y ont plus droit. Il en va de même du « plan amiante », accepté pour les uns, mais pas pour les autres ; ou encore de la pénibilité, des maladies professionnelles ou des handicaps reconnus seulement dans certains cas ; la possibilité de partir en retraite à 60 ans conservée pour une petite minorité (sous condition d’avoir tous les trimestres requis).  Nous pourrions multiplier les exemples, parler des régimes spéciaux, du statut des parlementaires… Au final restent donc des travailleurs isolés, petits artisans, employés de petites entreprises, ouvriers de secteurs peu représentés, bref tous ceux qui n’ont pas les moyens de constituer un lobby de pression et qui perdent sur tous les fronts. C’est sur ceux-là, et uniquement ceux-là, que pèsent toutes les réformes.

La répartition des pensions de retraites est également très injuste : alors que certains touchent moins de 1000 € par mois, d’autres peuvent percevoir 10 000 € et plus ! Notre système social est fondé sur la solidarité. Le plus fort soutient le plus faible, tout en sachant que, un jour, le fort peut aussi devenir faible et avoir besoin de l’aide des autres. Le système des retraites n’a pas été créé pour garantir un train de vie aux plus aisés, mais pour assurer à tous une vieillesse décente.  De ce point de vue l’usage des cotisations est détourné. Les plus riches ont effectué des placements judicieux  qui leur assurent des revenus complémentaires. S’ils ne l’ont pas fait et qu’ils ont dépensé toute leur fortune en fastes, les finances publiques ne sont pas là pour compenser. Il devrait donc y avoir un plafonnement des retraites. Le plafond reste à déterminer, mais, dans un pays civilisé, on ne peut accepter de laisser des personnes âgées dans le dénuement, tandis que l’on verse à une population nantie des pensions sans limites…

II – L’allongement du temps de travail : un leurre

Pour nous faire accepter le recul social et l’austérité, les dirigeants, et avec eux les médias, ne cessent de faire des comparaisons avec les autres pays européens. Une démarche comparable à ces reportages qui exposent la vie misérable des habitants de pays pauvres. Une manière de nous dire : voyez, vous n’êtes pas si malheureux, on peut vous serrez encore un peu plus la ceinture. Cependant les conseilleurs ne sont pas les payeurs. Et c’est ainsi que, d’année en année, nous dégringolons toujours plus bas !  Nous ne visons plus l’excellence et le progrès social, mais la régression. La mondialisation n’explique pas tout et les effets de l’austérité sur l’économie ne se font pas attendre. L’industrie française s’effondre (baisse de 14% des ventes de voitures neuves entre 2011 et 2012), les transactions immobilières sont en très fort recul (en 2012, certaines villes de France ont vu cette activité se réduire de 25 %, et on estime que ce secteur a  perdu 10 000 emplois en un an[3]), le chômage explose et avec lui poignent une récession et une inflation dissimulées par les autorités. Dans un tel contexte maintenir les seniors en fonction bloque l’entrée dans la vie active des jeunes.

En matière économique et social, le modèle allemand est le plus souvent cité. A l’époque où en France l’âge de départ en retraite était de 60 ans, on ne cessait de nous asséner  que nous étions des privilégiés, que les Allemands, qui partaient à 65 ans, étaient l’exemple à suivre. On omettait juste de préciser qu’en Allemagne, si l’on avait cotisé 35 ans, on pouvait prendre sa retraite à 63 ans. Alors qu’en France il faudra bientôt avoir travaillé  42,5 ans pour avoir une retraite à taux plein ! Et si, en 2008, l’âge officiel de départ en retraite en Allemagne était de 65 ans, en réalité l’âge moyen de cessation d’activité  était de 61,7 ans[4] !!! Ce dernier chiffre est essentiel, mais curieusement nous n’avons pas réussi à avoir d’éléments plus récents. Cette information, depuis 2009, inaccessible ! Pourtant l’écart entre âge officiel de départ en retraite et âge moyen de cessation d’activité permet d’appréhender la vraie situation sociale des seniors. En effet, à quoi sert-il de mettre le droit à la retraite à 67 ans, comme c’est actuellement le cas en Allemagne, si les gens sont sanHUMDI106s emploi ou en longue maladie et arrêtent de toute façon de travailler avant 62 ans ! On aggrave seulement les conditions de vie de cette catégorie de la population sans résoudre les problèmes de financement des caisses. On transfère simplement la difficulté vers d’autres secteurs, notamment vers « Pôle Emploi ». Plus grave, on pousse une partie des seniors dans la précarité : trop vieux pour trouver un emploi, mais trop jeune pour la retraite, ils arrivent en fin de droits avec, au mieux, un minimum social. Comme par exemple ce cuisinier licencié à 57 ans, qui n’ayant pas retrouvé d’emploi, dormait dans la rue avec environ 400 euros pour vivre[5]. Il attendait avec impatience d’avoir 65 ans pour toucher une retraite de 900 euros par mois ! C’était avant que l’âge de départ en retraite soit repoussé à 67 ans pour un taux plein avec un nombre de trimestres insuffisants[6]

Dans la suite de cet article, que nous  publierons prochainement, nous verrons que l’argument de la longévité fait long feu et pourquoi nous affirmons que les réformes du régime des retraites est une tromperie ! A bientôt…


[1] Dares Analyse, juillet 2012.  Dares est un service statistique du Ministère du Travail, rattaché à l’Insee.

[2] Avec maintien de 75 % du salaire.

[3] Selon Jean-François Buet, président de la Fnaim (Fédération Nationale de l’immobilier).

[4] www.alternatives-economique.fr, « retraites : méfions-nous des apparences ».

[5] Témoignage rapporté par France-Info.

[6] Ce cuisinier percevait, probablement, le RSA qui, dans son cas, était plus élevé (quelques dizaines euros) qu’une retraite incomplète. C’était son  « intérêt » d’attendre 65 ans pour recevoir une  pension complète. Aussi maigre soit-elle…