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Chapitre 2

[…]

Les nuages commençaient à grignoter le bleu innocent du ciel alors que le soleil reculait lentement. L’orage n’allait plus tarder à éclater. Aujourd’hui, Nah n’irait pas jouer avec les autres enfants près de la Poste, Pierre lui avait défendu de quitter la cour de l’hôpital depuis le drame près du pont. La vue brouillée de larmes, l’enfant aperçut soudain une petite silhouette frémissant sous les caresses du vent. Elle se frotta les yeux pour mieux en chasser les larmes puis s’approcha.
Le minuscule arbuste avait poussé là, dans la fissure sale d’un pavé.

Vaillant petit soldat
En habit de ver luisant
Fantassin de la Vie
L’étendard verdoyant
Du monstre de béton
A la gueule énorme
Triomphe en s’inclinant

Le visage fendu d’un sourire, les yeux encore humides, la fillette courut chercher le seul qui pourrait comprendre.
Et elle ne s’était pas trompée. Le visage de Jack lui aussi s’éclaira d’un large sourire lorsque ce dernier aperçut le petit arbre qu’elle désignait de l’index. L’homme s’accroupit à côté de celui-ci et effleura du bout des doigts la courbure de ses feuilles, éprouvant la souplesse de son futur tronc.
« C’est un marronnier, déclara-t-il après quelques minutes d’un silence contemplatif.
–          Un jour, ses branches feront de l’ombre, et je pourrais m’asseoir dessous, s’enthousiasma Nah.
–          Il ne pourra pas grandir ici, il n’y a pas assez de terre, observa Jack en secouant la tête d’un air résigné, comme s’il venait de retrouver la foutue réalité qui était la leur jusque là.
–          Alors il faut le mettre ailleurs, reprit-elle avec une détermination farouche.
–          Ce n’est qu’un arbuste Nah, il y en aura d’autres, crois-moi, objecta l’homme en ébouriffant ses cheveux blonds comme il avait l’habitude de le faire.
–          Non, protesta-t-elle fermement, s’arrachant à sa main, les sourcils froncés.
Jack prit une profonde inspiration, observa un instant de silence, l’air songeur, puis lui fit signe de le suivre. Nah lui emboîta le pas, piquée par la curiosité.
Son ami marcha à pas vif jusqu’à la petite remise au bout du premier couloir de l’aile nord. Là, sans se soucier d’elle, il se mit à fouiller avec animation dans l’amas d’outils, de produits et de matériel médical abandonné, jusqu’à dénicher une petite bassine bleue. Il la tendit à l’enfant, les yeux pétillants, l’air à la fois mystérieux et entendu.
–          C’est pour quoi faire ? interrogea Nah, intriguée.
–          Nous allons le mettre en pot, et tu prendras soin de lui jusqu’à ce que tu trouves l’endroit parfait où le planter. Qu’en dis-tu ? » répondit Jack avec entrain.
La fillette le gratifia du plus beau des sourires. Décidément, on pouvait toujours compter sur Jack.
[…]

Chapitre 7

Le jour se levait à peine sur l’île lorsque Nah s’éveilla ce dimanche matin, un dimanche ordinaire, aussi brumeux et aussi froid que les autres. Même la lumière qui filtrait à travers les fentes des volets semblait dénuée de chaleur. Elle tombait là, sur le sol poussiéreux, glacée, figeant sur son passage les ombres prostrées du bureau, de l’unique chaise de la chambre et de Liteul Blou endormi.
La jeune fille rejeta doucement les couvertures au pied du lit et s’assit sur le bord, retenant inconsciemment son souffle. Il ne fallait pas réveiller les autres. A pas feutrés, le cœur battant plus fort, elle enfila ses collants de laine noire, puis sa jupe – noire, et son pull – noir. Seul son manteau déchiré échappait à la loi du corbeau. Elle s’apprêtait à chausser ses baskets quand elle se ravisa et esquissa un léger sourire avant d’enfoncer ses pieds froids dans les godillots donnés par la mère supérieure. Eux aussi échapperaient à la loi du corbeau lorsque la boue viendrait les éclabousser. Et cette perspective avait quelque chose de réconfortant, comme si l’austérité qui menaçait de la submerger pouvait encore être contrée. C’était comme une guerre secrète qu’elle engageait, une nouvelle bataille silencieuse qui commençait.
Sortir du couvent sans être prise, voilà une belle victoire, de quoi vous regonfler un cœur d’enfant. Pleine de courage, animée d’une vive excitation teintée d’appréhension, Nah s’engagea sur le chemin de pavés d’un pas décidé. Le village, masse à peine plus sombre que le ciel, se détachait dans la brume blanche, cette maudite brume qui ne partait jamais, farouchement agrippée à Roc Red comme la mousse aux rochers.
Il avait plu durant la nuit. Sur le bord du chemin, l’eau ruisselait doucement. La terre engorgée, au bord de la noyade, la recrachait tant bien que mal, pour la plus grande joie de Nah qui se réjouissait déjà de sa prochaine victoire. Son chapelet amulette contre sa poitrine, son oiseau relique dans la poche, elle s’improvisait chevalière. Mais il lui manquait le plus important.
Un sourire de plus en plus large aux lèvres, elle se mit en quête d’une épée. Une belle branche ferait l’affaire, elle n’était pas difficile. Les mains glacées solidement fermées sur le bois gonflé d’humidité, la voilà armée, et heureuse. Enfin heureuse.
Elle n’avait pas ressenti une telle sensation de liberté depuis bien longtemps. Même son cœur semblait plus léger. Pour un moment, le monde lui appartenait.
Comme pour mieux s’en assurer, elle sauta à pieds joints dans la prochaine flaque qu’elle trouva sur sa route et se mit à rire bruyamment. Les yeux rivés sur ses chaussures maculées de boue, son visage affichait une intense fierté. La loi du corbeau avait pris l’eau elle-aussi. Et soudain, elle se rappela de sa motivation première : la plage, elle voulait revoir la plage, seule en haut des falaises.
La Croix des Pêcheurs déchira bientôt la mer de brouillard qui baignait le village, suivie du toit écarlate de l’Auberge Rouge. Comme à son habitude, une habitude sur le point de devenir rituel, Nah passa ses doigts sur les lettres abimées de l’Aislinn, lentement, pour mieux s’imprégner. Immobile, elle laissa son regard escalader le mât jusqu’au sommet, puis elle rabattit sa capuche sur sa tête et repartit.
Epée au poing, elle fendait l’air frais du matin, luttant contre tout un bestiaire imaginaire, tour à tour dragon d’or, griffon ou banshee. Les fantômes… voilà bien une chose sur laquelle elle n’était jamais parvenue à se prononcer avec certitude. Et pourtant, si spectres il y avait sur ce maudit rocher, elle ne les craignait pas. Les morts étaient sans doute bien plus en paix que la plupart des vivants. La fillette sourit. Elle aussi, lorsqu’elle serait morte, aimerait avoir la vue sur l’océan.
Malgré l’ascension amorcée du soleil, le flux de lumière qui filtrait à travers l’épaisseur des nuages demeurait le même. Le jour, flegmatique, refusait de se lever après une nuit agitée. Au bout du chemin, là où les pavés cédaient place au sentier boueux et glissant, se dessinait déjà la silhouette chétive et saugrenue de la Gouale, chaumière tranquille dont la loupiote accrochée sous le porche brillait faiblement à la lueur fatiguée d’un reste de bougie.
La vieille Crom veillait déjà, réveillée depuis l’aube, réglée comme une horloge. Cette fois, Nah ne s’attarda pas devant la Gouale, elle ne voulait pas tomber nez à nez avec la sorcière. Pas aujourd’hui du moins. Un dragon, un griffon et une horde de banshee, voilà qui suffisait pour ce jour.
Accélérant le pas, elle dépassa la bicoque et arriva en vue de la falaise qui, face à l’horizon avalé par le ciel, semblait se jeter dans le vide le plus profond. L’air avait changé. Imperceptiblement, il s’était fait plus piquant, salé, parfumé des embruns, des algues et de la terre mouillée, alors que le silence morne du plateau laissait place au concert fracassant des vagues sur les rochers. La marée haute avait recouvert la plage jusqu’aux premières marches de l’escalier. Ce n’était pas aujourd’hui encore qu’elle descendrait toucher l’eau et marcher pieds nus dans le sable. Elle devrait se contenter de la sensation – désagréable – de l’eau boueuse dont ses godillots et ses chaussettes se trouvaient lourdement imbibés.
La jeune fille s’assit sur l’herbe humide et se laissa aller toute à sa contemplation.

Fantôme drapé de blanc
Le bateau de pêche écumant
Brave la houle
Qui dans son saoul
Malmène les hommes
Entre deux sommes

L’océan était à ces hommes ce que les dieux étaient aux croyants : une providence, plus ou moins divine, qui prenait les uns, épargnait les autres, qui sauvait et condamnait de la même main.
Nah commençait à expérimenter la notion de foi. Celle-ci n’avait plus rien d’abstrait à présent. Dans les brumes épaisses de l’île sur laquelle elle avait échoué, bon gré mal gré, elle voyait peu à peu se dessiner de nouvelles perspectives.
[…]

Chapitre 11

[…]
Elles marchèrent un moment au bord de l’eau, les pieds nus de la jeune fille s’enfonçant dans le sable sombre, les chaussures de la Crom éclaboussées de tâches d’écume. Puis la sorcière s’arrêta, porta son regard sur la ligne grise de l’horizon, soupira à son tour, et commença à avancer dans l’océan. Elle ne s’arrêta que lorsque l’eau lui arriva aux genoux. Là, elle s’appuya de tout son poids sur une sinueuse canne de bois, une canne que Nah s’étonna de ne pas avoir remarquée jusqu’alors, et ferma les yeux.
Son corps s’ébranlait par moment sous les assauts peu courtois des vagues, mais la canne semblait la porter, comme un ultime lien entre elle et la terre. La jeune fille la regardait, fascinée. Cette femme parlait à l’océan, elle aussi, cela ne faisait plus aucun doute. Riche de cette révélation, Nah se laissa glisser jusqu’au sol et s’assit, les fesses dans le sable mouillé, les pieds dans les lames d’eau qui montaient et descendaient dans un ronflement incessant. Elle se fichait bien d’avoir froid, c’était ainsi qu’elle se sentait vivante. Diablement vivante. Comme lors de sa précédente visite sur la plage, elle enfonça sa main dans le sable glacé et creusa jusqu’à trouver l’eau, une eau trouble qui s’éclaircit peu à peu sous ses yeux, jusqu’à devenir un minuscule puits aussi blanc que le ciel. Alors que la vieille Crom ne bougeait toujours pas d’un cheveu sur sa canne tordue, Nah s’adonna à la plus fascinante des expériences. Cette fois, il ne lui fallut pas plus de quelques secondes pour extraire le mince filet d’eau qui remplissait le puits et le faire danser du bout des doigts dans l’air froid du matin.
« Et ce n’est rien, encore, déclara soudain la sorcière sans se retourner.
– Pardon ? fit la jeune fille, surprise, alors que le filet d’eau retombait lamentablement sur le sable.
– Tu dois apprendre, ne jamais cesser d’apprendre. Ecoute-le, ressens-le, parle-lui. Et tu trouveras ce que tu es venue chercher, poursuivit la vieille avec calme et conviction.
– Vous savez, n’est-ce pas ? osa Nah en retenant légèrement son souffle.
– J’ai su il y a plus de trente ans, lorsque j’ai mis le pied sur cette maudite île pour la première fois, expliqua-t-elle d’une voix pleine d’émotion. Certaines choses, certains êtres, nous possèdent parfois. Ils apposent leur marque sur notre peau et s’emparent de notre âme… gardiens ou geôliers… c’est selon. Et le fil du temps se dilate alors pour mieux caresser le vœu d’éternité…
La jeune fille resta sans voix face à l’éloquence de la sorcière, une sorcière bien raffinée. Toutes ces années de solitude passées le nez plongé dans des livres avaient façonné un esprit d’une touchante finesse.
– Lorsque l’océan te possède, mon p’tit, il ne te quitte jamais, acheva-t-elle d’un ton un peu abrupt.
– Alors je ne serais jamais seule, moi non plus… ? conclut Nah dans un sourire un peu triste.
– Jamais, » confirma la Crom dont les jambes vacillèrent dangereusement sous un rouleau hargneux.
Elles restèrent ainsi, silencieuses, perdues dans l’immensité du Bleu, jusqu’à ce que la marée ne vienne les chasser.
Pas un mot ne fut soufflé jusqu’au porche de la Gouale. Là, la sorcière abaissa son châle sur ses épaules, dévoilant une tignasse crépue de cheveux roux tirant sur le gris, et tendit une main amicale.
« Elizabeth Cromwell, dit-elle, le regard pétillant.
– Nah, » répondit la jeune fille en serrant la main calleuse de la vieille femme.
[…]