(Publié en novembre 2012 dans l’ouvrage collectif d’écriture « Guentra« , Sencho Editions; Chanson  »the Witness » sur le site du groupe Tobin Arms).

Our Story Began In the barrel of a gun But we can’t help it…

Our story Began Like a sunrise without sun On this stranded world…

–          Un double Johnnie Walker, lâcha-t-Il en s’asseyant sur le premier tabouret du bar. Et deux glaçons d’dans s’il vous plaît.

Le barman répondit par un sourire, prit un verre qu’il remplit d’une rasade du fameux liquide, puis ajouta deux glaçons avant de le poser devant Lui. Ce barman, avec ses bras tatoués et sa barbe de rocker à la Jared Leto[1], devait sûrement être de ces vieux bikers, pensa-t-Il. Du moins au temps où les Harley roulaient encore.

Dans un coin de la pièce, au-dessus du vieux bar old rétro en bois comme on en fait plus, une vieille télé à l’ancienne avec un magnétoscope accroché en dessous (il n’en avait pas vu en dehors de chez lui depuis des lustres) montrait un vieux match de foot, sur une mauvaise image analogique pleine de grains. Finale de la coupe du monde 98 se rappela-t-Il, jour mémorable pour les autres et pour lui-même, jour où il avait été recruté par une grosse boite de haute technologie.

Le jeune homme qui s’approcha du bar le sortit de ses souvenirs, et parla au barman :

–          Excusez-moi, m’sieur, ça fait combien ?

–          12 grims pour vos deux verres, répondit sèchement le barbu.

–          Ha, c’est étonnant, c’est vraiment cher pour boire dans un taudis pareil.

Son copain, resté à table, éclata de rire.

–          Mais dites moi, on peut payer avec de la monnaie récente ? rajouta le gosse. Car là, j’ai pas de dollars anciens sur moi…

–          Payez moi et tirez vous, bande de connard, coupa le barman.

Les 2 jeunes, morts de rire, jetèrent les billets sur le bar, puis sortirent, visiblement satisfait de leur effet.

Things can get better If the twilight of the moan Sounded like a hope…

Things can get better, and If we could jam the trigger,

the mourning could end…

–          Ils le regretteront, ne vous inquiétez pas, dit-Il au barman, en espérant l’aider un peu.

–          Ouais je sais, mais bon. Ces ptits cons qui sortent d’écoles de com, d’informatique ou de technologie, aucune mémoire, aucun respect… Quand ils seront à notre place, ils se rappelleront.

–          Mais ce ne sont pas eux qu’il faut blâmer. Ils ne sont, on peut dire, que des victimes de leur environnement. Une sorte de « sélection naturelle sociale ». C’est le progrès de la société, la course aux élites et autres conneries du genre qui les ont empêchés d’apprendre les vraies valeurs de la vie. Et les remplacer par « développement et profits »

–          Oui. Mais quand même, rétorqua le grand barbu. Des gens comme nous étaient là pour les en empêcher. Regardez-moi, je suis encore là, un aigle à qui on a coupé les ailes, je suis encore là, alors que tous les bars ferment l’un après l’autre. Aujourd’hui, si on n’a pas ce putain d’EHP[2], de mur autocolor avec machine à cocktail et autres boites à plaisir électronique, on tient pas. On a échoué, mon ami, c’est tout, on n’était pas assez, et maintenant on est au bord du précipice. Le monde implose de sa propre connerie et de sa stupidité, des gens se permettent de faire la fête alors que d’autres crèvent. J’nous laisse même pas quelques années. Et dire qu’un jour, on avait cru qu’un noir pourrait devenir président…

Les paroles de ce barman, devenu l’espace d’un instant philosophe, mentor ou bouddhiste, résonnèrent dans sa tête. Comme une piqûre de rappel de sa propre culpabilité. Chaque jour, Il s’en voulait davantage d’avoir été, pendant 9 ans, complice anonyme du déclin du monde provoqué par la science et la facilité. Bossant jour après jour à « l’amélioration du confort de l’humanité par la technologie, facilement pour tous »[3]. Permettant à la population de se complaire dans un bien être superficiel, dopant ainsi le compte en banque de sa boîte, et celui de l’industrie des anxiolytiques. Et puis, après s’être levé un matin avec une barbe poivre et sel, apprit la mort de ses parents et avoir dû vider leur grenier plein d’une vie rythmée par la guerre, les transistors, l’usine et les centaines de photos transpirant la liberté de vivre « où l’on veut quand on le veut », il plaqua tout. Récupéra un vieux bâtiment à l’autre bout de la ville. Devint antiquaire, vivant plus dans une décharge de vieux objets poussiéreux que dans un magasin. Et depuis, il attendait la fin, en marge du monde, en pauvre Témoin oublié, la culpabilité en plus.

Le barman le fit émerger de ses pensées :

–          Sinon, vous faites quoi dans le coin ?

–          J’n’suis que de passage dans le quartier, et comme je cherchais un nouveau bar dans ce style, depuis que celui près de chez moi a fermé, je me suis arrêté. D’ailleurs il se fait tard, j’vais pas tarder. Combien je vous dois ?

–          3,50 ; et vous savez ? À l’allure où ça va, je n’serai pas là longtemps, répondit le tenancier alors que la foule acclamait le second but de Zidane[4].

« Moi non plus j’ne serais plus là longtemps », pensa-t-Il en posant l’argent sur le bar.

–          Au fait, vous en avez d’autre des cassettes ?

–          Non, plus beaucoup, ça s’use vite et là elles sont toutes cassées ou démagnétisées, et c’est dur d’en trouver, à moins de braquer le musée sur la 36ème Avenue.

–          Vous inquiétez pas, restez ouvert jusqu’à que je vous en ramène, d’accord ?

Le barman hocha de la tête, puis il rattrapa Notre Témoin.

–          Attendez, vous n’avez pas touché à votre verre !

–          Je sais. C’est pas grave, buvez-le pour moi !

Puis Il partit.

On ne sut jamais s’Il revint à temps, avant que le bar ne rende l’âme quelques semaines plus tard, pour être remplacé par un supermarché automatique hyper design, offrant du pain chaud et du lait frais à toute heure, en appuyant sur un simple bouton. A condition d’avoir du cash disponible sur sa Piec[5].

Pour lui, la liberté, la vraie, c’est juste de pouvoir commander un whisky dans un bar, tenu par un homme réel, en écoutant des soûlards raconter leur besogne. Le contact humain, le labeur et le repos, valeurs entièrement disparues aujourd’hui, remplacées par la sainte trinité « compétition, réussite, élitisme », et qu’Il a retrouvé le jour de son « éveil ».

C’est la liberté de s’installer à un bar qui comptait, et qui englobait tous les petits bonheurs de la vie, pas le contenu du verre…

I’m saving my dream, The one left that beams,

I would soothe my sore, Just a little more…

Unwilling witness Of your trivial progress,

Unfeeling witness Waiting for your ripeness.


[1] Jared Leto, Artiste rock-Punk des années 2000 qui, après le crack de 2013, s’exila en moto à travers les déserts, prit 20 kilos, se laissa pousser une barbe et devint une sorte de messie. NDA

[2] Ecran Holographique à Proton

[3] Authentique slogan publicitaire de MD Tech lors de sa campagne de 2001, NDA

[4] Zinedine Zidane, Ex sportif reconnu des années 90, Ex magnat de la pub des années 2000, actuellement enfermé à perpétuité pour haute trahison, acte de terrorisme en bande organisé, trafic d’influence… Beaucoup le croit encore innocent et victime d’une manipulation.

[5] Puce Intra-Epidermique de Crédit