L’amoureux dans le pommier

C’est enfin arrivé. Cette nuit, un homme a dormi dans son lit. Par la fenêtre aux stores restés enroulés, elle voit le ciel s’éclaircir, puis rosir comme une fillette. Le petit jour éclaire des dossiers entassés sur son bureau, qui occupe l’essentiel de l’espace de sa petite chambre d’étudiante. Les étagères plient sous des dictionnaires et des fascicules aux titres arides : Introduction à la pénologie, Psychologie différentielle, cours et exercices, Analyses de cas… Après les étreintes, son amant au doux nom — Matteo — s’est endormi. En fac de médecine, il arrondit ses fins de mois en enchaînant les veilles dans un hôpital psychiatrique. Ada l’a rencontré à une conférence sur les délinquants sexuels, organisée par le département de criminologie de leur université. Ada s’intéresse à la psychologie pénale, Matteo est venu dans le cadre de son stage de psychiatrie. Avec son air si fatigué, un peu à côté de la plaque, il l’a touchée, intriguée.

Ada regarde l’homme endormi respirer, contemple ses larges épaules qui l’ont contrainte à se réfugier dans le peu d’espace qui restait dans le lit. Mais l’inconfort ne la gêne pas. Il y a eu tant de nuits vides.

Au début de l’adolescence, à peine l’avait-on débarrassée de son appareil dentaire qu’elle avait décidé de « devenir une femme ». Elle avait découvert le rouge à lèvres, les blousons qui serrent la poitrine. Dans des robes courtes aux fines bretelles, elle bombait le torse pour faire ressortir ses seins. Un peu anxieuse, elle guettait aussi les yeux des garçons, des hommes qui se retournaient sur sa silhouette en souriant. C’est agréable, le regard des hommes. Jour après jour, elle en nourrissait son imaginaire, continuellement tenaillée par l’envie de passer de l’autre côté, de voir ce que cela donne d’utiliser ce corps, si terriblement inutile alors qu’il était souple et impatient.

Puis, elle avait cru à la victoire. Hugo était venu vers elle. Il avait commencé par l’aider pour les travaux pratiques de chimie. C’était devenu un prétexte pour s’appeler le soir. Ils ont passé des heures au téléphone, alors qu’ils semblaient nerien dire d’important, surtout pas des mots d’amour. Après des mois de flirt, ils ont réussi à se retrouver dans la chambre d’Ada, pendant une grande fête donnée par ses parents. Etrangement, on les a oubliés. Ils se sont blottis l’un contre l’autre, en sous-vêtements ; elle n’a pas vu le temps passer. Elle croyait que ce serait la nuit qui changerait tout, mais ils s’étaient perdus dans leurs murmures câlins, jusqu’à ce que des chants d’oiseaux montent du pommier planté sous sa fenêtre, leur faisant prendre conscience de l’heure. Soudain, il a fallu s’habiller en toute hâte ; les parents d’Ada se réveilleraient d’un instant à l’autre ; à tout moment, les deux amoureux clandestins croyaient les entendre bouger. Hugo s’est enfui en douce sur la pointe des pieds, abandonnant son pull et sa ceinture au pied du lit, traces d’un crime qui n’avait pas été commis.

Malgré les espoirs d’Ada, ils n’avaient pas dépassé le stade des chastes caresses. Un jour, Hugo s’est mis à lui dire « je t’aime » comme on calme les enfants. Il ne voulait pas profiter de sa chance : il voulait attendre qu’ils soient prêts. « Prêts à quoi ? » lui avait-elle demandé, incrédule. Il suffisait d’ôter ses habits, ses sous-vêtements ; on verrait bien ce qui se passerait… Mais le pleutre ne s’était pas laissé convaincre. Avait-on jamais entendu parler d’un garçon refusant une telle proposition ? C’était bien sa veine. Elle l’avait laissé tomber. Elle n’avait pas l’intention de patienter jusqu’au mariage, elle.

Ensuite… Il avait fallu s’armer de patience. Attendre : elle avait appris à décliner le verbe à tous les modes, du passé simple au subjonctif. Le monde entier semblait s’acharner à préserver sa pureté dont elle-même se fichait comme d’une guigne.

Après Hugo, il y avait eu Antoine. Spécialiste des préliminaires sans fin, refusant d’aller au bout de son désir… La gymnasienne ne boudait pas ses cajoleries, espérant toujours qu’elle lui ferait perdre la tête. Elle faisait venir le jeune garçon chez elle pendant que la maison était vide, séchant allégrement les cours. Lovés sous la couette, ils avaient souvent connu le plaisir — s’il n’osait pas utiliser son pénis, au moins Antoine savait se servir de ses mains — jusqu’à l’épisode fatal : ils avaient entendu des talons claquer dans la maison, le bruit d’un trousseau de clés qu’on pose sur une table. La mère d’Ada était rentrée inopinément ; elle avait peut-être oublié son agenda… Terrifié, complètement nu, le garçon avait tenté de s’habiller. Mais à l’idée que sa mère ouvre la porte en entendant du bruit, Ada avait pris peur. Elle lui avait ordonné, aussi silencieusement que possible, de se cacher sous le lit, derrière le tiroir à duvet Ikea. Serrant convulsivement son jean et sa chemise roulés en boule contre sa poitrine, ses baskets enfoncées dans la joue, le pauvre Antoine avait attendu une bonne heure le départ de l’importune. Ada, elle, tentait de se composer la figure d’une migraineuse, excuse invoquée pour quitter la classe.

Le garçon s’était difficilement extrait de sa cachette, la moitié du corps couverte de minons, mais content de quitter la froideur du parquet de hêtre. S’habillant en hâte, il lui avait planté un baiser sur la joue. Evidemment, il n’était plus jamais revenu. Un trouillard de plus.

Avec Victor, ça avait failli marcher. Mais décidément, lorsque les mecs étaient à la hauteur de ses attentes, c’était sa famille qui foutait tout par terre. Au moment où les apprentis amants allaient passer la vitesse supérieure, Romain, son grand frère, avait déboulé dans la maison avec une bande de potes. On était en plein Mondial de foot, et ils ne pouvaient pas manquer le grand classique, France-Angleterre. Exaspérée, Ada avait passé un sacré savon à son aîné. « Vous voulez vraiment que je devienne nonne, c’est ça ? » s’était-elle écriée avec rage. Mais ça, c’était après que Victor se soit fait recoudre l’arcade sourcilière aux urgences. Parce que Victor n’était pas James Bond.

Quand il avait pris conscience qu’ils n’étaient plus seuls dans la villa parentale, il avait ramassé en toute hâte ses habits épars avant d’enfiler son slip et un bras de chemise. Il n’avait fallu que quelques secondes à son amoureux pour enjamber la fenêtre et se jeter dans le pommier. Il y avait eu un grand craquement, et elle se rappelle avoir cru que l’arbre s’était effondré. Puis elle avait entendu gémir. L’arbre était debout, mais des branches s’étaient brisées. Le garçon ressemblait à un papillon épinglé, les quatre membres dans des positions improbables. Son jean était accroché à l’une des plus hautes branches, sa chemise était déchirée. Seules les chaussettes avaient été épargnées, reposant joliment sur le gazon du jardin.

Se dégageant précautionneusement des draps, Ada se glisse jusqu’à la fenêtre, s’appuie contre le cadre en PVC. Il n’y a personne dans la rue aux trottoirs laqués par la pluie et elle assiste en solitaire à l’extinction des lampadaires bercés par le vent. Elle ne savait pas que l’éclairage des rues était réglé sur un niveau de luminosité bien précis ; cette découverte du petit matin la fait sourire sans raison.

Dans son lit, Matteo ronronne comme un gros chat installé près d’un feu de cheminée. Son beau visage émerge des draps froissés, dont émane une odeur humide. Enfin, quelqu’un a attenté à sa pudeur. Cette fois, l’auteur du forfait a de bonnes chances de sortir de chez elle tout habillé.