ClochardEn ce jour de solstice d’hiver, les frimas de l’automne ont fait place aux premiers flocons. Malgré la grisaille tenace qui enveloppe Manhattan de son voile opaque, la ville n’a rien d’une cité sombre ou glauque. Sous le manteau neigeux qui commence à tout recouvrir, les immeubles cossus prennent une allure théâtrale. Les reliefs sont adoucis, la pierre noircie par les gaz d’échappement se pare de reflets immaculés. Les citadins, habituellement pressés, préfèrent déambuler à pied, dans cette ambiance feutrée qui semble adoucir les mœurs. La ville est comme suspendue dans le temps.

Albert s’est abrité sous le porche de l’église, une vieille couverture sur les épaules. D’habitude, les passants ignorent délibérément les clochards, comme s’ils étaient invisibles. Aujourd’hui, il a droit à quelques sourires, quelques mots de réconfort et surtout quelques pièces déposées généreusement dans la boite en carton posée à ses côtés. On voit qu’Albert vit dans la rue depuis peu. Son léger embonpoint trahit sa vie passée. Avant d’en arriver là, il travaillait dans une prestigieuse maison d’édition qui avait pignon sur rue. Un jour, une vingtaine d’employés ont été mis à pied, sans préavis. Le patron l’a convoqué dans son bureau et lui a annoncé le motif de son licenciement : « compression de personnel pour motif économique ». « Vous comprenez, lui avait-il expliqué, je n’aime pas ça, mais l’ère du numérique nous a tous mis sur la paille ». Albert reste à l’écart des autres sans abris. Ici, les nouveaux arrivants ne sont pas bienvenus et même au royaume des pauvres la loi n’est pas la même pour tous. Les malades et les infirmes sont en principe au bas de l’échelle, puis vient la cohorte des paumés, ceux qui un jour ont décidé de baisser les bras. Au sein de cette population de déshérités, le pouvoir est détenu par un homme à la face de rat et à l’œil torve qui se dit leur protecteur. Lorsqu’il parle, tout le monde se tait et écoute. Albert  se souvient encore du jour où un nouveau venu a essayé d’imposer son point de vue à ce chef autoproclamé  en lui décochant une flèche bien sentie. Tel un détonateur, elle a allumé le feu qui couvait sous la casquette crasseuse du petit caïd. Un coup de couteau mortel a mis rapidement fin à la tentative de prise de pouvoir. Lorsque la police est intervenue, personne n’avait rien vu, personne n’a voulu faire la moindre déposition.

Chaque jour est émaillé de ses petites tracasseries ou de ses drames. Albert reste toujours en retrait. Il griffonne à longueur de temps dans un cahier à spirales. Il a du mal à tenir le stylo tant ses doigts sont gelés, mais il s’acharne, inlassablement. L’homme est une véritable énigme pour ces pauvres hères pour la plupart incultes, surtout qu’aujourd’hui  les pièces s’accumulent dans la boîte en carton. Est-ce l’apparition de cette neige miraculeuse ou l’idée lumineuse qui a effleuré tantôt son esprit ? Albert s’est mis en tête de distribuer aux passants de petits poèmes dans lesquels chacun vient puiser un peu de bonheur ou d’espoir. Son petit pécule grossit d’heure en heure. A présent, il le sait, lui aussi aura bientôt sa part de bonheur, loin d’ici.

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Ceci est ma participation au défi  « Des mots, une histoire 97″
lancé par Olivia sur le blog  « Désirs d’histoires »

Les mots imposés :des mots une histoire

habitude – principe – face – même – population
détonateur – parler – flèche – aimer – déposition
œil – allumer – indiquer – effleurer

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Photo Pat Berardici, avec l’aimable autorisation de son auteur

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Les coulisses de l’histoire

J’avais commencé cette histoire pour le défi 96, mais par manque de temps, j’ai dû l’abandonner en route. J’ai décidé de la reprendre pour le défi 97 (en temps de crise, rien ne se jette, tout se transforme), d’où l’aspect un peu décousu. Le premier paragraphe n’apporte rien à l’histoire, mais il m’avait permis alors de caser « grisaille » et « théâtral ». Comme je l’aimais bien, je l’ai laissé, ce qui est peut-être une erreur.