Antonio Negri, « Une politique postsocialiste dans l’Empire », conférence faite avec Michael Hardt à la East China Normal University de Shanghai et à la Tsinghua University de Beijing en mai 2004.

  

Nous aimerions aujourd’hui affronter quatre thèmes, qui ont tous à voir avec l’ordre du monde contemporain et avec les stratégies possibles de construction d’alternatives politiques.

Ces thèmes exigeraient un approfondissement certain, et nous n’en traiterons que certains aspects ; nous espérons pourtant offrir une analyse suffisamment consistante et susceptible de lancer une discussion. Nous commencerons par une brève explication du concept d’Empire tel que nous l’avons utilisé pour décrire le nouvel ordre mondial auquel nous sommes confrontés aujourd’hui. Puis, nous analyserons les nouvelles formes de production qui émergent, et en particulier l’hégémonie de ce que nous appelons la production immatérielle. Cette analyse de la production nous permettra d’affronter un troisième point : le thème du socialisme lui-même, de son héritage, et du besoin que nous avons de nos jours d’un programme postsocialiste. Nous suggérerons pour finir quelques stratégies géopolitiques et régionales possibles, qui peuvent peut-être à me transformer l’ordre impérial actuel.

            1. Empire : ordre néolibéral et guerre globale.

Notre hypothèse centrale, c’est qu’au niveau mondial, une nouvelle forme de souveraineté est aujourd’hui en train d’apparaître – une souveraineté décentrée, prise dans un réseau de souverainetés que nous appelons l’Empire. Dans note analyse, cette nouvelle souveraineté impériale est fondamentalement différente des impérialismes qui se sont développés pendant la période moderne à partir de l’Europe, des États-Unis et du Japon. L’impérialisme moderne se fondait sur la souveraineté de l’État-nation dominant, et impliquait l’extension de cette souveraineté nationale sur des territoires étrangers soumis. De nombreuses nations impériales avaient des aspirations mondiales, mais chacune d’entre elles ne pouvait de fait dominer qu’une partie du monde. Ces pouvoirs impérialistes modernes ont fini par entrer en conflit les uns avec les autres, et les deux horribles guerres mondiales que nous savons, et tout un cortège d’autres atrocités, ont en découlé.

Nous pouvons repérer trois caractéristiques centrales de l’impérialisme à l’époque moderne, qui ont aujourd’hui changé. D’abord, la structure de la souveraineté impériale, essentiellement soutenue par l’État-nation. Et encore : quand un pouvoir souverain national était étendu à des territoires étrangers, il apparaissait une nette séparation entre le sujet dominant et le sujet dominé (peu importe qu’il se soit agi d’un territoire ou d’un État-nation), entre le dedans et le dehors. Enfin, à l’époque moderne, il n’y avait pas une seule nation impérialiste mais plusieurs : l’impérialisme lui-même impliquait toujours une compétition entre les différentes nationales impérialistes, et un conflit potentiel toujours présent.

Aujourd’hui, l’Empire qui est en train d’apparaître ne se base plus sur la souveraineté nationale. Il est mondial, et en tant que tel efface toutes les différences entre le dedans et le dehors. Dire que l’Empire ne se fonde pas sur la souveraineté nationale ne signifie bien entendu pas soutenir que les États-nations ne soient plus importants : ils conservent évidemment leur importance – et certains sont plus importants que d’autres. Le pouvoir de l’Empire implique les États-nations, mais il s’étend bien au-delà de leurs prérogatives. La souveraineté impériale se fonde sur une constitution mixte. Elle est définie par une collaboration constante au niveau mondial entre les forces monarchiques et les forces aristocratiques. Pensons par exemple au Pentagone en tant que puissance monarchique à l’intérieur de la dimension militaire mondiale : le Pentagone agit souvent sur la base de décisions unilatérales. Pensons encore au gouvernement des États-Unis, qui se comporte de manière absolument monarchique quand il gouverne de fait les affaires politiques et économiques internationales. Mais il y a également les forces aristocratiques mondiales : outre les États-Unis, il faudrait y inclure les autres États-nations dominants, de même que toutes les forces qui ne constituent pas un État – les principales multinationales capitalistes, les institutions internationales comme les Nations Unies, les institutions économiques supranationales comme la Banque mondiale et le Fonds monétaire international, et toute une autre série d’auges pouvoirs. Les forces monarchiques ne peuvent pas gouverner toutes seules cet Empire, et elles doivent en permanence travailler avec les différentes aristocraties mondiales. En d’autres termes, cela signifie qu’aucun État-nation ne peut gouverner l’Empire de manière unilatérale – même le puissant d’entre eux, même les États-Unis.

La notion de constitution mixte, qui implique une collaboration entre les forces monarchiques et aristocratiques mondiales, représente en elle-même une bonne introduction au concept de souveraineté impériale. Il s’agit d’une approche conceptuelle innovante et articulée, qui considère l’Empire comme un maillage de pouvoir et la souveraineté impériale comme une forme de réseau développée. Un réseau développé n’a pas de centre ; il possède plutôt des nœuds8, qui peuvent se connecter entre eux de manière différente. Dans cette représentation, les États-nations dominants, les plus grandes multinationales capitalistes, les institutions supranationales et les autres pouvoirs mondiaux ne sont rien d’autre que des nœuds dans le réseau de la souveraineté impériale, et ils peuvent fonctionner ensemble à des moments différents et selon des combinaisons variées.

Le modèle du réseau permet d’éclaircir une affirmation que nous avons faite précédemment, à savoir que la distinction entre le dedans et le dehors tend à s’effacer dans l’Empire. Dans chaque réseau étendu, il existe bien entendu des éléments extérieurs ; mais chaque nœud a potentiellement été inclus, ce qui signifie que la limite entre le dedans et le dehors du maillage devient indéfinie.

Nous insistons sur ce point pour éviter certains malentendus qui pourraient facilement naître. Il faut redire encore une fois que, quand nous disons de la souveraineté nationale qu’elle n’est pas à la base de l’Empire – au contraire de ce qui se passait avec les impérialismes modernes -, cela ne signifie pas que les États-nations ne soient plus importants. Trop souvent, dans les débats sur la mondialisation, ce point est considéré comme une alternative, une sorte d’équation : d’un côté, on affirme que puisque la mondialisation est une réalité les États-nations ne comptent plus ; de l’autre, on dit que puisque les États-nations existent encore, il n’y a pas de mondialisation. Nous soutenons quand à nous qu’il s’agit d’une fausse alternative. Les États-nations dominants sont encore puissants, mais ils ne représentent plus le pouvoir ultime. Comme nous l’avons déjà dit, la structure en réseau de l’Empire mondial inclut les États-nations dominants et de très nombreux auges pouvoirs. Par ailleurs, quand nous disons que l’Empire n’est pas caractérisé par des conflits et des guerres inter-impérialistes, cela ne signifie pas qu’il n’y a plus de conflits entre les principales nations, mais plutôt que ces conflits, et les contradictions entre les différents nœuds du réseau impérial, sont internes à la structure de l’Empire lui-même. Et quand nous affirmons qu’il n’y a pas de dehors de l’Empire, ou plus exactement que la distinction entre le dedans et le dehors est constamment effacée, nous ne cherchons pas à nier qu’il y est de la hiérarchisation et de la subordination dans le monde, ou une séparation entre ceux qui détiennent le pouvoir et ceux qui ne le possèdent pas. Au contraire, l’Empire fonctionne à travers la prolifération de hiérarchies et des divisions internes à sa propre structure. Cependant, ces lignes de division ne peuvent pas être comprises à partir des frontières nationales ou des grands axes qui séparent le Nord du Sud, l’Est de l’Ouest, ou le Premier Monde du tiers-monde. Les lignes de la hiérarchisation et de l’exploitation sont beaucoup plus complexes et hachées, elles traversent tous les espaces nationaux et locaux. Si nous voulons décrire la souveraineté impériale comme un réseau, nous devons insister sur le fait que le réseau n’est en aucune manière homogène, et que s’y développement entre ses divers nœuds un conflit et une hiérarchisation drastiques.

Nous espérons qu’il est bien clair que cette structure en maillage de l’Empire est parfaitement adaptée aux besoins du marché mondial et des circuits productifs du capital global. Le capital a toujours besoin de ce genre d’inclusion entre les sphères de sa production et celles de la consommation. C’est une inclusion qui doit toujours fonctionner à travers les hiérarchies existantes, mais qui génère de fait des différenciations de pouvoir et de bien-être nouvelles. En ce sens, l’Empire peut être considéré comme la forme politique la plus adaptée au régime néolibéral mondial.

Nous aimerions à présent affronter l’objection la plus sérieuse à la notion d’Empire telle que nous l’avons formulée. Cette objection consiste à dire que les actions unilatérales des États-Unis, dans leur « lutte contre la terreur », et en particulier avec l’invasion de l’Iran démentent notre argumentation. Les États-Unis seraient en effet en train de montrer que l’impérialisme est toujours valide et qu’il jouit d’une bonne santé. Or, selon nous, la guerre en Irak démontre exactement le contraire. Il est vrai que les chefs de la Maison Blanche cultivent des ambitions impérialistes et qu’ils ont construit un plan afin que les États-Unis gouvernent le système mondial de manière unilatérale. La doctrine américaine de la sécurité et de l’attaque préventive, l’exemption des États-Unis de la loi et des accords internationaux, et pour finir l’arrogance des leaders américains quand ils traitent avec toutes les autres nations font partie de ce projet impérialiste. Plus encore l’unilatéralisme américain veut rompre la collaboration constante entre les forces monarchiques et aristocratiques qui caractérise l’Empire, et cherche à affirmer l’autonomie du monarque mondial.

Mais à plus d’un an de l’invasion de l’Irak et de la « prise de Bagdad », les projets de ces impérialistes potentiels ne se déroulent pas comme prévu. Malgré l’asymétrie terrible entre les armements militaires des deux parties au conflit, il est de plus en plus clair que les États-Unis ne sont pas capables de maintenir l’ordre mondial de manière unilatérale – à l’évidence, la force militaire n’est pas en elle-même suffisante pour maintenir l’ordre.

En Irak, les projets impérialistes états-uniens n’ont généré que du chaos et ont élargi les zones du « désordre ». En d’autres termes, les aspirants impérialistes de la Maison Blanche, à travers cette expérience négative, sont en train de confirmer nos hypothèses sur l’Empire : leurs échecs montrent qu’un régime impérialiste ne peut aujourd’hui exister. Seul l’Empire – parce qu’il est un réseau de pouvoir décentré et caractérisé par la constante collaboration entre les éléments monarchiques et aristocratiques du pouvoir mondial – est capable de maintenir les hiérarchies de l’ordre mondial.

Pour finir, avant de quitter le thème de l’Empire, nous aimerions clarifier une dernière spécificité de notre argumentation. Nous reconnaissons aujourd’hui l’Empire non pas comme une donnée de fait, ou comme étant réalisé, mais comme une tendance. Cette analyse en termes de tendance est caractéristique du travail de Marx : au milieu du XIXe siècle, quand la production capitaliste ne s’étendait qu’à une partie de l’économie britannique, à une partie encore moudre de l’économe européenne, et à une fraction minuscule de l’économie globale, Marx a reconnu le capital comme une tendance projetée dans le futur, et à donc analysé la société en étant entièrement capitaliste. Notre argumentation sur l’Empire procède de manière semblable. L’Empire est la seule forme à travers le capital et son régime néolibéral peuvent conserver et garantir leur ordre mondial. Cet élément fait de la tendance impériale une nécessité. Il serait intéressant de se demander à quelle date est advenu ce passage de l’impérialisme à l’Empire – peut-être s’agit-il des mouvements sociaux en Chine en 1989, de l’écroulement du système soviétique, de l’échec américain au Vietnam, ou encore de la chaîne mondiale de révolte autour de 1968. Dans tous les cas, même si l’Empire n’est pas totalement réalisé aujourd’hui, nous constatons qu’il correspond à la forme émergente du pouvoir que nous devrons affronter demain. Nous faisons bien de l’analyser aujourd’hui, parce que c’est ce qui nous permettra plus tard de l’affronter.

            2. Les nouvelles formes de production : l’hégémonie du travail immatériel.

Dans cette mutation de la souveraineté que nous proposons avec le concept d’Empire, nous assistons également à une transformation importante des processus de production. Pour nous, une hégémonie de la production immatérielle est en train d’apparaître par rapport aux autres formes de production, et se substitue à la vieille hégémonie de la production industrielle.

Dans tous les systèmes économiques coexistent les unes à côté des autres de très nombreuses formes de travail, mais il y a toujours une figure du travail qui exerce son hégémonie sur les autres. Cette figure économique fonctionne comme une sorte de tourbillon qui transforme peu à peu toutes les autres afin qu’elles présentent à leur tour ses propres qualités. La figure hégémonique n’est pas dominante en terme quantitatifs mais dans la mesure où elle possède le pouvoir de transformer les autres.

Au XIXe et au XXe siècles, le travail industriel a été hégémonie dans l’économie mondiale même s’il est resté minoritaire en termes quantitatifs face à d’autres formes de production comme l’agriculture, par exemple. L’industrie a été hégémonique parce qu’elle a poussé d’autres formes de production à l’intérieur de son propre tourbillon: l’agriculture, le travail dans les mines, etc., et la société elle-même a été obligée de s’industrialiser. Les pratiques mécaniques, mais également les rythmes de vue liés au travail industriel et à sa définition de la « journée de travail », ont progressivement transformé les autres institutions sociales, comme la famille, l’école, le service militaire. Dans des secteurs comme celui de l’agriculture industrialisée, les pratiques de travail transformées sont dans tous les cas restées différentes de l’industrie, même si elles en partageaient un nombre toujours plus grand d’éléments.

Dans la dernière décennie du XXe siècle, le travail industriel a perdu son hégémonie, et c’est le « travail immatériel » qui a émergé à sa place, c’est-à-dire un travail qui crée des produits immatériels : le savoir, l’information, la communication, les relations linguistiques ou émotives. Des termes conventionnels comme « le travail des services », le « travail intellectuel » ou le « travail cognitif » se réfèrent en réalité tous à certains aspects du travail immatériel, mais aucun n’en saisit le caractère général.

De prime abord, le travail immatériel peut être pensé sous deux formes principales, qui se confondent généralement avec des pratiques de travail effectives. La première forme concerne essentiellement le travail défini comme intellectuel ou linguistique : par exemple résoudre des problèmes, faire des opérations analytiques ou symboliques, élaborer des expressions linguistiques. Ce type de travail immatériel produit des idées, des symboles, des codes, des textes, des figures linguistiques, des images, et bien d’autres objets encore. En revanche, nous appelons l’autre forme principale de travail immatériel le « travail affectif ». À la différence des émotions, qui sont des phénomènes mentaux, les affects concernent de la même manière l’esprit et le corps. En effet, les affects, comme par exemple la joie ou la tristesse, révèlent l’état présent de la vie de l’organisme tout enter, c’est-à-dire qu’ils expriment l’état déterminé du corps qui est inhérent à une manière de penser. Le travail affectif produit ou manipule par conséquent des affects, comme se sentir à son aise, être en forme, être satisfait, excité, éprouver de la passion. On peut par exemple reconnaître dans le travail des assistants juridiques, des hôtesses et des stewards dans les avions, des employés de fast-food. Et on peut clairement en percevoir l’importance grandissante – au moins dans les pays dominants – si l’on prend garde à l’insistance avec laquelle les employeurs exaltent l’éducation, l’attitude, le caractère et les comportement « philo-sociaux » comme des capacités absolument nécessaires. En somme, un travailleur qui possède une bonne attitude et des aptitudes sociales est adapté au travail affectif.

Mais il faut également souligner que le travail impliqué dans la production immatérielle demeure en réalité matériel, parce qu’il implique nos corps et cerveaux de la même manière que n’importe quel travail. Ce qui est immatériel, c’est ce qu’il produit. Bien entendu, de ce point de vue, nous sommes conscients que la notion de « travail immatériel » est extrêmement ambiguë. Il serait plus juste d’appeler cette nouvelle forme hégémonique le « travail biopolitique », c’est-à-dire un travail qui ne produit pas seulement des objets matériels mais des relations et de la vie sociale. Il est vrai que le terme « biopolitique » appelle à son tour d’autres complexités conceptuelles ; et que la notion d’immatérialité semble malgré tout plus facile à saisir malgré ses ambiguïtés, et plus efficace pour indiquer la tendance générale de la transformation économique.

Quand nous soutenons que, du point du vue de la tendance, le travail immatériel est en train de prendre un rôle hégémonique, nous ne voulons pas dure qu’aujourd’hui, la majorité des travailleurs dans le monde génère des produits immatériels. Au contraire, le travail agricole est encore prévalent – comme il l’a été pendant des siècles – du point de vue quantitatif, et le travail industriel n’est ni numériquement, ni globalement en déclin. Le travail immatériel constitue une partie minoritaire du travail mondialisé et se concentre dans certaines régions dominantes du globe. Mais nous cherchons à dire que le travail immatériel est devenu qualitativement hégémonique, et qu’il a imposé sa tendance aux autres formes de travail et à la société elle-même. En d’autres termes, le travail immatériel est aujourd’hui dans la même position que le travail industriel il y a cent cinquante ans – quand ce dernier concernait une petite partie de la production globale concentrée dans une petite partie du monde, mais qu’il exerçait en réalité son hégémonie sur toutes les autres formes de production. C’est à cette époque que la totalité des formes de travail et la société ont dû s’industrialiser. Aujourd’hui, le travail et la société doivent s’informatiser, devenir intelligents, communicatifs et affectifs.

Sous certains aspects, ce sont les classes subordonnées de l’époque de l’hégémonie industrielle qui fournissent la possibilité de comprendre aujourd’hui les principales caractéristiques de l’hégémonie du travail immatériel. Les agriculteurs, par exemple, ont toujours utilisé la connaissance, l’intelligence et l’innovation du travail immatériel. Bien entendu, le travail de l’agriculture est physiquement très dur, mais c’est également un savoir. Chaque agriculteur est un peu un chimiste qui associe des terrains aux justes saisons, ou qui transforme les fruits et le lait en vin et en fromage ; un généticien qui sélectionne les meilleurs semis pour perfectionner les variétés de plante ; ou un météorologue qi qui observe le ciel… L’agriculteur doit connaître la terre et travailler avec elle, en plein accord avec ses rythmes. Il faut un calcul complexe pour déterminer le meilleur jour pour les semailles ou pour la récolte : ce n’est pas un acte d’intuition ni la répétition cyclique du passé mais une véritable décision, prise à partir de savoirs traditionnels, à la lumière des conditions présentes qui doivent, elles aussi, être observées et renouvelées en permanence à travers l’intelligence et l’expérimentation. Et sans doute de nombreux agriculteurs doivent-ils aussi être, de la même manière, des brokers financiers, capable de lire les fluctuations permanentes des marchés afin de savoir quand il vaut mieux vendre ses propres produits. Ce genre de science ouverte, qui est typique de l’agriculture et qui accompagne les changements imprévisibles de la nature, met davantage en jeu les typologies de connaissance centrales dans le travail immatériel que celles des sciences mécaniques de la ferme. Notre notion de travail immatériel ne doit donc pas être confondue avec le rêve utopique d’une « nouvelle économie » dont beaucoup pensaient, dans les années 1990, qu’elle aurait rendu la totalité du travail intéressante et satisfaisante, et qu’elle aurait démocratisé le bien-être et écarté les récessions du passé – essentiellement à travers les innovations technologiques, la mondialisation et l’élargissement des marchés financiers. L’hégémonie du travail immatériel ne rend pas le travail agréable et ne génère pas de récompenses, n’allège pas les hiérarchies et le pouvoir dans les lieux de travail, et ne mitige pas la polarisation du marché du travail national et mondial. Le travail agricole, bien qu’il possède comme nous venons de le voir une grande partie des qualités propres au travail immatériel, continue à être subordonné dans le système de la mondialisation, et la hiérarchie entre la campagne et la ville demeure inchangée.

Quoi qu’il en soit, l’hégémonie du travail immatériel tend à changer les conditions du travail. Prenons par exemple les transformations de la journée de travail dans le cadre du travail immatériel, c’est-à-dire la séparation toujours plus fragile entre le temps de travail et le temps libre. Dans le contexte industriel, les travailleurs ne produisent presque que pendant les heures qu’ils passent à l’usine. Mais si la production a pour but de résoudre un problème, ou de créer une idée, ou encore de construire une relation, le temps de travail tend à s’étendre à la vie tout entière. Une idée ou une image ne se créent pas seulement dans un bureau : elles peuvent surgir sous la douche, ou pendant un rêve. Là encore, les caractéristiques de l’agriculture et celles du travail domestique peuvent nous aider à comprendre ce changement. Nous le savons bien, le travail agricole ne suit en général aucun horaire : si cela est nécessaire, dans les champs, la journée de travail peut aller de l’aube au crépuscule. La scansion traditionnelle du travail domestique détruit de manière encore plus évidente les divisions de la journée de travail et finit par envahir tous les moments de la vie.

Certains économistes utilisent les termes de fordisme et de post-fordisme pour indiquer également le passage d’une économie caractérisée par un emploi stable et durable – typique du travail industriel – à une économie marquée par la flexibilité, la mobilité et la précarité des relations de travail. La flexibilité, dans la mesure où les travailleurs doivent désormais s’adapter à différentes tâches ; la mobilité, parce qu’ils sont souvent contraints de changer de travail ; et enfin la précarité, parce qu’aucun contrat ne garantit la stabilité et la pérennité de l’emploi.

Il existe par exemple une forme émergente et post-fordiste de production agricole qui est très fortement modifiée par les changements technologiques. La modernisation agraire s’est fortement basée sur la technologie des machines, du tracteur soviétique ay système d’irrigation californien ; mais la post-modernisation agricole développe des innovations biologiques et biochimiques, de même que des systèmes de production spécialisés, comme les serres, l’illumination artificielle ou l’agriculture hydroponique. Ces nouvelles techniques et technologies tendent à séparer la production agricole de la production à vaste échelle, et permettent des opérations plus spécialisées et à plus petite échelle. En outre, la production industrielle postmoderne est en train de s’informatiser – par exemple à travers l’intégration des technologies de la communication à l’intérieur du processus industriel ; et c’est également ce que fait l’agriculture, tout particulièrement pour ce qui concerne les semences. Dans l’agriculture, l’une des compétitions les plus intéressantes porte par exemple sur la possession du génome des plantes, c’est-à-dire sur l’information génétique contenue dans la semence. Les multinationales spécialisées dans les semences brevettent les nouvelles variétés de plantes qu’elles ont elles-mêmes créées, très souvent à travers l’ingénierie génétique ; mais les paysans ont toujours su découvrir, conserver et améliorer par eux-mêmes les ressources génériques des plantes sans pour autant éprouver à cet égard aucune velléité de propriété. Notre but n’est pas de soutenir ou de condamner ces pratiques – certaines interventions scientifiques ont représenté pour l’agriculture d’énormes bienfaits, alors que d’autres ont provoqué des dommages évidents. Nous aimerions plutôt mettre en évidence la manière dont le processus de transformation de l’agriculture et la bataille pour certains droits sont de plus en plus dépendants de la production de l’information et de son contrôle – dans le cas qui nous occupe : de l’information génétique de la plante. Voilà donc l’une des façons dont l’agriculture s’est informatisée.

En général, l’hégémonie du travail immatériel tend à transformer l’organisation de la production : elle passe à travers des relations linéaires qu’elle constitue à partir de l’agencement des innombrables relatons indéterminées qui composent les réseaux. L’information, la communication et la coopération deviennent les règles de la production, et le réseau la forme dominante de son organisation. Le système technique de la production correspond donc exactement à sa composition sociale : d’un côté les réseaux technologiques, de l’autre la coopération que les sujets sociaux mettent au travail. Cette correspondance définit une nouvelle typologie de travail, et caractérise à la fois les nouvelles pratiques et les nouvelles structures de l’exploitation. Pour nous, dans cette hégémonie du travail immatériel, l’exploitation ne correspond plus seulement à l’expropriation de la valeur produite par le travail individuel et collectif dans le temps qui lui est assigné ; elle devient au contraire l’expropriation de la valeur qui produite par le travail coopératif – un travail qui devient de plus en plus commun au fur et à mesure qu’il circule dans les réseaux sociaux. Les formes centrales de la coopération productive ne sont donc plus générées par les capitalistes en tant que parties intégrantes du projet d’organisation du travail : elles émergent au contraire à partir des énergies productives mobilisées par le travail lui-même. Il s’agit là sans doute, pour nous, de la caractéristique principale du travail immatériel : produire de la communication, des relations sociales et de la coopération.

On pourra alors nous objecter qu’une telle notion de travail immatériel est utile pour décrire les transformations de l’économie dans les régions dominantes du monde, mais qu’elle a bien peu à voir, avec celle des régions subordonnées, là où les travailleurs sont encore cloués à leurs usines et à leurs champs. Soit. Mais cela ne nous empêche pas de continuer à penser que cette hégémonie du travail immatériel concerne tous les secteurs et toutes les aires de l’économie mondialisée sous trois aspects au moins. Avant toute chose : l’hégémonie du travail immatériel donne lieu à de nouvelles divisions mondiales du travail – certaines formes du travail immatériel restent par exemple dans les régions dominantes, alors que de très nombreux types de production industrielle et manufacturière sont délocalisés dans les régions subordonnées. Deuxièmement : comme nous venons de le souligner, les qualités du travail immatériel tendent à transformer toutes les autres formes de production. Chaque forme hégémonie de travail génère à l’évidence des éléments communs : de la même manière que la modernisation économique et l’hégémonie du travail industriel avaient mis à jour l’agriculture d’un point de vue technologique (comme n’importe quel autre secteur), et qu’elles avaient rendu les pratiques et les relations économiques et industrielles homogènes, la post-modernisation économique et l’hégémonie du travail immatériel ont à leur tour produit des transformations. Ces transformations sont à la fois un effet induit et le produit de bases nouvelles créées par le commun : aujourd’hui, nous pouvons clairement discerner les bases commun qui existent depuis un certain temps, comme par exemple le rôle de l’information et des savoirs scientifiques dans le travail agricole. Encore une fois, cela ne signifie pas que les conditions de travail et la production sont en train de devenir identiques partout dans le monde et dans les différents secteurs de l’économie, mais que les très nombreuses déterminations singulières des processus de travail, des conditions de production, des situations locales et des expériences vécues coexistent avec un devenir-commun des formes du travail et des relations générâmes de la production et des échanges ; et qu’il n’existe aucune contradiction entre les singularités et le commun.

Troisième point : nous devons aussi reconnaître que l’hégémonie du travail immatériel implique une expansion très forte de la socialisation du travail et qu’elle fournit des bases nouvelles pour l’organisation autonome du travail. D’un certain point de vue, le travail immatériel a un rapport différent – plus intime – avec la coopération que le les précédentes formes de travail. La création de coopération, de communication et de collaboration fait partie intégrante du processus de production ; et elle est totalement entre les mains des sujets qui travaillent. D’un autre côté, le travail immatériel est différent des autres formes de travail dans la mesure où ses propres produits sont à bien des égards immédiatement sociaux et communs. Produire de la communication, des relations affectives et des savoirs, et non pas des automobiles ou des machines à écrire, peut directement augmenter la richesse de ce que nous mettons en commun et partageons. Dans les deux cas, la production devient plus directement – et plus clairement – une production de subjectivité, une production de la société elle-même. En d’autres termes, l’augmentation de l’abstraction que l’hégémonie du travail immatériel a produite implique également une plus grande socialisation du travail. Cette création constante du commun, ce devenir-commun des différentes formes de production réduisent les divisions qualitatives qui avaient jusqu’à présent séparé les différentes classes de travailleurs, et créent par là même, à travers le travail, les conditions d’un projet politique commun que nous pouvons appeler la « multitude ».

           3. Un programme postsocialiste, ou : qu’est ce qui est mort et qu’est-ce qui vit encore dans le socialisme ?

Cette analyse des transformations contemporaines de la production nous permet de réévaluer quelques aspects fondamentaux des stratégies politiques et économiques de la tradition socialiste. Première chose : les stratégies socialistes de modernisation économique étaient fondées sur une conception des stades de développement qui est désormais inutilisable. Elles étaient en effet totalement construites sur le modèle du développement capitaliste. On pourrait se demander si elles n’ont jamais eu de valeur, y compris par le passé ; le fait est qu’aujourd’hui, elles n’en ont plus aucune. C’est évident quand on tient compte de l’analyse de l’hégémonie du travail immatériel dans les termes où nous avons essayé de la faré. Bien évidemment, il existe des hiérarchies et des divisions du travail au sein de l’économie mondialisée – dont certaines sont peut-être plus rigides encore qu’elles ne l’étaient autrefois ; mais ces différents secteurs fonctionnent simultanément, dans la même dimension temporelle, et interagissent à l’intérieur du système global sans qu’il y ait pour cela de relation entre les différents stades de développement. Le développement présent désormais une inflexion autre : il avance en même temps que la socialisation de la production, avec la formation de relations communes et de circuits de communication et de coopération, parce qu’il ne peut aujourd’hui y avoir de développement sans extension parallèle de la socialisation de la production. Ce qui est mort, dans le socialisme, c’est donc la notion de transition qui se modelait à partir du système capitaliste du développement.

Deuxième point : ces transformations économiques ont également fait émerger des soubassements de l’État, par le bas, tous les mécanismes centralisateurs et autoritaires du contrôle étatique. Il faudrait souligner, ici aussi, la manière dont cette idée du rôle progressif du contrôle étatique dans le développement a été modelée à partir des impératifs de l’organisation capitaliste du travail, et comment elle a été pensée comme un instrument efficace pour combler le retard accumulé par rapport au développement capitaliste.

Aujourd’hui, l’horizon économique ne peut qu’être soutenu de manière directe par une série de biens communs. Nous devons donc trouver un moyen pour passer du paradigme socialiste – qui veut que la distribution des biens sociaux et les règles d’investissement soient déterminées de dehors – à une conception fondée au contraire sur la pré-condition commune de la socialisation de la production. En d’autres termes, nous devons passer des pratiques centralisatrices et autoritaires du socialisme à des pratiques d’auto-organisation économique. Comme nous l’avons déjà vu, c’est à partir d’une analyse de la transformation de l’économie que nous pouvons mettre en évidence ce déplacement : l’hégémonie du travail immatériel dans l’économie mondialisée rend désormais impraticable le vieux paradigme du contrôle étatique. Mais il faudrait également souligner à quel point ce changement politique est attirant – et pour cela réexaminer de manière extrêmement précise tout à la fois la forme-État elle-même, le concept de la représentation politique et démocratique, et les institutions dont il s’est doté. Cela signifie que quand nous attaquons les formes capitalistes du contrôle étatique (et toutes les horribles permutations néolibérales qui en sont faites), nous devons aussi critiquer les formes développées par l’État socialiste. Cela va bien au-delà de la simple critique au modèle totalitaire de l’Union soviétique, et cela nous oblige à reconsidérer le caractère démocratique de l’État socialiste comme la possibilité d’explorer des formes de représentation politique nouvelles.

Ce qui est encore vivant dans la tradition socialiste, c’est essentiellement le désir de démocratie et d’égalité qui a animé les politiques socialistes depuis leur origine. Dans un essai publié en langue anglaise dans son volume China’s New Order9, Wang Hui explique brillamment que l’héritage des luttes pour le socialisme nous enseigne en réalité que l’on ne peut pas séparer l’exigence de démocratie de l’exigence de l’égalité sociale. Il est absolument vrai, comme il nous le rappelle, que le projet maoïste d’élimination des « trois différences » — entre les travailleurs de l’industrie et les paysans, entre les villes et les campagnes, entre le travail intellectuel et le travail manuel – est encore  aujourd’hui extrêmement important, tout comme la lutte pour éliminer toutes les autres formes de hiérarchie – entre les hommes et les femmes, entre les différents groupes ethniques, entre les régions du monde, etc. S’il peut exister aujourd’hui un programme politique postsocialiste, son premier intérêt doit aller au développement d’une nouvelle notion de démocratie aussi bien à l’échelle nationale qu’à celle de la mondialisation. Cette notion doit intégrer les luttes pour l’égalité.

En ce sens, bien des mouvements qui se sont élevés contre l’ordre capitaliste mondial de l’Empire nous semblent prometteurs et riches. Ces mouvements se construisent à partir de l’héritage du socialisme, qu’ils entraînent dans des directions nouvelles. Il existe de très nombreuses situations dans lesquelles les batailles politiques ont un but local et spécifique et arrivent pourtant immédiatement à atteindre la structure globale du pouvoir, la nature de l’Empire dans son, ensemble. Prenons par exemple le mouvement contre la construction d’une digue monstrueuse sur le fleuve Narmada, en Inde. C’est très clairement un phénomène local et national, qui a à voir avec le droit à la terre, la dette de l’État, la redistribution de la richesse nationale, etc. Mais quand ces hommes s’opposent à la digue, ils s’opposent immédiatement aussi à la Banque mondiale, qui encourage ces grands travaux de ce genre et qui prête l’argent à l’État indien. Ou bien pensons à la révolte zapatiste au Chiapas. Dans ce cas aussi, au Mexique, c’est une histoire locale et nationale : racisme contre les populations indigènes, réforme du système de redistribution de la terre, droits légaux et représentation de la société mexicaine. Mais dès le début, les zapatistes se sont aussi mobilisés contre les accords NAFTA [North American Free Trade Agreement, ALENA en français], en reconnaissant que la construction néolibérale de zones de libre-échange était impliquée par les politiques du gouvernement mexicain. Il faudrait aussi mentionner la lutte des travailleurs Sem Terra au Brésil, celle des mouvements indigènes en Bolivie, et les différents mouvements  qui, en Europe comme en Amérique du Nord se définissent comme « antiglobalisation » (Wang Hui soutient, par ailleurs, que les mouvements sociaux de 1989, en China – la révolte de Tien An Men – possèdent une connexion « interne » avec tout ce cycle de luttes).

Bien sûr, il serait bien plus facile de considérer ces luttes, et toutes les innombrables autres qui ont lieu ailleurs, comme séparées les unes des autres – dans la mesure où elles se fondent sur des problématiques spécifiques et très locales. Mais nous devons au contraire être capables de reconnaître ce qu’elles ont en partage (moins comme « plus petit commun dénominateur » que comme aspiration commune maximale), c’est-à-dire la construction d’une démocratie globale, ou pour le moins d’une démocratisation du système global qui soit fondée sur l’égalité sociale. Tout mouvement est, à sa manière, confronté non seulement au caractère antidémocratique de son propre gouvernement national, mais avec celui de l’Empire global lui-même ; chacun en reconnaît donc les dommages et réclame au contraire de la démocratie et de l’égalité.

Ces mouvements sont une ressource disponible pour la construction d’un programme postsocialiste. Bien entendu, il faut bien plus que cela. Bien entendu, il faut bien plus que cela. Le projet de développer non seulement les institutions de la démocratie globale mais d’en construire le concept est une tâche énorme, qui demandera des ressources immenses.

           4. Géopolitiques et New Deals régionaux.

Puisque nous avons désormais identifié un axe aussi exigeant – celui de la démocratie globale et de l’égalité comme programme postsocialiste –, nous aimerions conclure par une discussion dont l’enjeu est sans doute plus modeste, et qui concerne la question des projets politiques régionaux. Il nous semble qu’au sein de l’Empire, les projets régionalistes possèdent deux visages distincts. Il n’est sans doute pas ici inutile de revenir aux notions simplifiées de « forces monarchiques » et « forces aristocratiques » que nous avons présentées au début de cette intervention : la question des régionalismes est en effet liée à la question des aristocraties. D’un côté, nous avons un modèle de régionalisme proprement impérial, dans lequel chaque aristocratie régionale collabore fidèlement avec les éléments monarchiques. Nous pourrions, en guise d’exemple un peu réducteur mais efficace, penser à la manière dont les États-Unis sont impliqués dans toutes les zones de commerce et les alliances militaires. Dans l’ensemble de ces fils entrecroisés, chaque alliance régionale est intégrée par les Etats-Unis – l’alliance régionale européenne est ainsi composée par les États-nations européens et par les Etats-Unis ; de la même manière, une alliance latino-américaine est composée par les États d’Amérique latine et par les Etats-Unis, et la même chose se produit dans le cas d’une alliance avec les pays de l’Extrême-Orient. Voilà le type de régionalisme qui soutient la stabilité de l’Empire.

Mais il est également possible que les aristocraties régionales (les États-nations et les pouvoirs économiques régionaux), au lieu de s’aligner sur les éléments monarchiques, s’allient avec la multitude. Une alliance de ce genre constituerait donc une sorte de New Deal régional, c’est-à-dire un compromis à travers lequel les aristocraties garantiraient à la multitude des rentrées politiques et économiques, afin de développer les forces productives et de favoriser leurs propres intérêts. Ce visage du régionalisme nous éloigne potentiellement de l’Empire et possède une orientation différente. En d’autres termes : au lieu de renforcer l’ordre impérial, ces alliances régionales pourraient constituer une stratégie contre-impériale. Mais nous ne devons pas oublier que les intérêts des aristocraties régionales et ceux de la multitude ne sont en rien les mêmes. Des alliances régionales de ce genre constitueraient un effort stratégique auquel la multitude devrait se plier en fonction de ses propres objectifs.

On peut trouver l’exemple contemporain d’une telle alliance en Amérique latine, en particulier entre l’Argentine et le Brésil. Le cas latino-américain montre clairement qu’un New Deal régional doit impliquer simultanément deux développements : la proposition de politiques démocratiques au niveau international et global (y compris les tentatives de défier l’OMC, le FMI et les USA) et le développement de politiques démocratiques internes (y compris la réforme agraire, les politiques du travail, etc.). Les propositions démocratiques jouées vers l’extérieur ne peuvent pas être séparées de la démocratisation interne. L’exemple latino-américain est suggestif, mais jusqu’à aujourd’hui, seuls quelques très petits pas en avant ont été accomplis. Il est en effet assez difficile d’imaginer qu’un processus démocratique puisse prendre forme dans les conditions actuelles.

Ce que nous aimerions explorer avec vous – et nous nous arrêterons sur ce point –, c’est la manière dont un projet de New Deal régional peut être envisageable en Chine ; à moins qu’un tel projet soit peut-être déjà en train de se réaliser. Est-il possible d’identifier en Chine des mouvements de lutte pour la démocratisation et l’égalité susceptible de se fondre dans le projet plus vaste d’une Asie orientale démocratique, et de proposer par conséquent une alternative au système global de l’Empire ? Jusqu’à quel point l’héritage socialiste et la tradition d’internationalisme communiste sont-ils capables de représenter un réservoir de bien-être que la Chine puisse utiliser dans ce processus ? Comment les mouvements chinois intérieurs peuvent-ils s’articuler productivement avec les différents autres mouvements que nous avons rappelé plus haut, et qui réclament une démocratie globale – je pense par exemple aux mouvements contre la mondialisation capitaliste néolibérale ? Vous êtes sans doute bien plus aptes à répondre à ces questions que nous. Nous espérons, dans tous les cas, que son passé donne à la Chine un rôle puissant dans un éventuel projet d’alliance régionale contre les règles impériales – et pour une démocratie globale.

8. Antonio Negri utilise le mot italien rete, qui signifie tout à la fois un filet et un réseau : nous avons donc décidé de le traduire à la fois par « maillage » et par « réseau », tout en conservant dans ce passage l’insistance sur les « nœuds » du maillage (nodi), qui sont autant de connections dans la structure du réseau (N.d.T.).

9. Wang Hui, China’s New Order. Society, Politics and Economy in Transition, Cambridge Mass., Harvard University Press, 2003.