C’était une chaude journée de printemps, le soleil frappait la neige de toutes ses forces, l’obligeant à fondre sous ses attaques cinglantes. Mon frère enfila ses bottes de caoutchouc, me demandant au passage si je voulais venir dans la forêt avec lui. J’acceptai sur-le-champ et le rejoignit dehors. Nous habitions une modeste demeure, ceinturée d’un boisé touffu aux arbres centenaires. Lucas et moi prenions plaisir à parcourir ce lieu paisible, imaginant mille et une aventures extraordinaires. Cette fois-là, nous nous transformâmes en chevaliers. De royaumes ennemis, nous devions tous deux dérober le joyau de la sagesse, à savoir un caillou d’une couleur indéfinissable. Je l’avais découvert la semaine précédente et comme convenu, armé de mon lance-pierre, je la tirai au hasard dans de lointains ramages bourgeonnants. Une fois l’heure du retour à la base décidée, nous partîmes chacun de notre côté. Après de longues recherches infructueuses, je sentis poindre un agacement grandissant. À mon grand soulagement, des bruits de pas se firent alors entendre. Mon adversaire approchait, l’ennui se dissipa rapidement pour laisser place à une fébrilité mal contenue. « Vite! Je dois me cacher! » pensai-je, fonçant tête première dans un buisson tout près. Malgré l’inconfort de ma posture et l’eau glacée infiltrant mes vêtements, tous mes sens étaient en alerte. Mon plan avait la banalité de celui d’un homme des cavernes cherchant à effrayer sa proie; dès que Lucas passerait à ma portée, je foncerais sur lui en criant de toutes mes forces. Le bruissement se rapprochait graduellement et bientôt, j’aperçus une courte forme approcher dans l’ombre du feuillage naissant. Un doute s’empara de moi. Mon frère, un garçon grand et svelte, pouvait-il vraiment être cette petite silhouette trapue? La chose évoluait insensiblement vers un chêne énorme qui trônait majestueusement au milieu d’une mer de fougères géantes. Peut-être se jouait-il de moi? Je décidai qu’il convenait mieux d’attendre. Finalement, la créature se révéla à moi. Ce n’était qu’un chétif Wallaby, un de ces marsupiaux que l’on croisait parfois dans les forêts anglaises. La curiosité l’emporta cependant et je restai tapi. Je remarquai aussitôt que le petit mammifère se comportait étrangement. Je mis, après quelques minutes de remue-méninges, le doigt sur l’anomalie. L’animal avait des manières humaines! Il contemplait mélancoliquement le feuillage de l’arbre centenaire, puis sembla aspiré dans de profondes réflexions. Par-dessus tout, il agissait comme si l’immense chêne était la chose la plus précieuse au monde. Avançant doucement, les yeux rivés sur l’écorce de ce dernier, le wallaby veillait à ne pas heurter ses branches les plus basses. Parvenu au tronc, l’animal posa tendrement sa patte sur le bois et soupira. Il s’illumina alors d’un doux halo doré qui s’échappa du petit corps pour aller se loger dans l’arbre. J’eus à peine le temps de comprendre qu’il s’agissait de l’âme d’une fillette avant qu’elle ne disparaisse dans l’écorce. Je ne réussis à convaincre Lucas de ce miracle, pas plus que mes parents. Ma seule consolation était Noémie. Cette dernière prenait plaisir à inventer toutes sortes d’histoires extraordinaires et m’avait gentiment demandé si je pouvais les écrire pour elle, petit fantôme qu’elle était. C’est ainsi que trois ans plus tard, je fis publier son recueil de contes, bâti de ses précieuses légendes narrées sous les branches d’un chêne magnifique.